ZAT #10: retour en récit et en image

(crédits photos: Mathilde Marcel)

Intitulée Symphonie Urbaine, la ZAT #10 orchestrée par Pierre Sauvageot, compositeur et directeur de Lieux Publics – Centre national de création en espace public implanté à Marseille – promet de faire vibrer le faubourg de Figuerolles. Au programme balconnade, régalade, promenade…etc.

Conçue à la demande de la ville de Montpellier par l’universitaire Pascal le Brun Cordier, la ZAT, Zone Artistique Temporaire, investit un à un, depuis 2010, les quartiers de la cité exposant par la pluridisciplinarité la singularité des territoires. Ainsi le quartier de Celleneuve qui a vu naître Léo Mallet, romancier, créateur du détective Nestor Burma, et poète surréaliste, a inspiré une ZAT onirique. « Les artistes [sollicités] ont tous suivi le mot d’ordre d’André Breton, fondateur du surréalisme, qui le définissait comme « la volonté de redonner ses droits à l’imagination », « le goût du hasard et de la déambulation urbaine » et « l’affirmation de la toute-puissance du rêve » ». Prévue deux fois l’an pendant dix ans, au printemps et à l’automne, pour rompre avec le format festivalier traditionnel et poser les jalons d’un rituel populaire tout en conservant une intensité, la ZAT voit son projet chahuté par les élections municipales et les révisions budgétaires. Privée de son directeur artistique initial, elle ne sera reconduite qu’une fois l’an.

Toute ouïe, je me glisse dans le quartier des saints, découvre ses balcons, ses ateliers et ses galeries intimes avant de tomber dans l’embuscade tendue par Yann Lheureux, d’admirer les cascades de Tony Thich, les roucoulades d’Adila Carles, soprano tout terrain et la mascarade des 2,6 couverts.

58 rue du Faubourg Courreau, dans le prolongement de la pharmacie, face à l’agence du Crédit Agricole les contours de l’espace de jeu s’esquissent. Dans quelques minutes, Wrzz, Cauchemar sonore des 2,6 couverts – petite forme de trente minutes n’engageant pas l’intégralité de la troupe des 26 000 – va commencer mais en attendant c’est le spectacle de la rue qui retient l’attention du public. Ignorant la présence et le regard des spectateurs, les montpelliérains empruntent la scène. Espiègles, les compositeurs sonores mettent en son leurs va et vient. Ils font entendre des pleurs d’enfant au passage d’une poussette, font résonner les pas et soulignent l’introduction des cartes bancaires dans le distributeur automatique d’un « wrzz » électromagnétique qui en surprend plus d’un.

Avec Wrzz, Cauchemar sonore, les 26 000 couverts confirment leur appartenance aux « acteurs sonores », tribu artistique disparate regroupant musicomédiens, compositeurs d’espace libre, électro-acousticiens férus de nouvelles technologies et autres metteurs en onde. D’ailleurs, le cultissime Idéal Club qui faisait la part belle à la musique et au son – on se souvient sourire aux lèvres de la manière dont le son mettait parfois en fiction ce qui se déroulait hors du cadre de scène – n’a-t-il pas fait l’objet d’une recréation sonore, l’Idéal Radio ?

Le comédien s’intègre subtilement au décor sonore. Alors qu’un passant sort côté pharmacie, il entre à vélo. Commence alors le cauchemar sonore : le digicode ne répond plus, des alarmes de voiture se déclenchent, son sandwich sonne, la poubelle aboie férocement et la tête des spectateurs… . La composition sonore crée des dissonances dans la réalité pour la faire basculer dans une douce absurdité. Drôle et fantaisiste, la partition de Wrzz, Cauchemar sonore s’appuie sur un excellent jeu clownesque, une pantomime des temps moderne pour accorder le (pré)texte et le contexte.

Tandis qu’ici les zatteurs rient des mésaventures d’un citadin victime de l’environnement sonore, ailleurs d’autres l’apprivoisent. Square Figuerolles, Décor Sonore propose une exploration du paysage sonore au travers de huit instruments d’écoute, assemblages uniques de cornets, de pavillons et de paraboles jaillis des cerveaux fumants de quelques sculpteurs, scénographes et autres constructeurs de génie : Le Bouquet dodécaphonique, Le Grand binauriculaire panaphonique, Le Réverbéraphone, Le Sémaphone, La Double parabole, Le Lesliecyclophone, Le Désorienteur éolien et Le Métamorphe paraboloïde.

Créée en 1985 par les musiciens-compositeurs Michel Risse et Pierre Sauvageot, la compagnie Décor Sonore est à la pointe de la création sonore en espace public. Elle allie subtilement recherche et réalisation. Ses créations à la fois originale et innovante ont à cœur de nous faire découvrir l’espace sonore.

D’emblée, Le Lesliecyclophone avec ses deux monocycles fixés sur un tourniquet et ses casques aérodynamiques customisés attire mon attention. J’observe longuement les zatteurs qui, les yeux clos, pédalent en avant, en arrière, vite et lentement pour moduler le son. Puis, je prends en photo les visiteurs qui paradent avec les modèles portatifs. Les sculptures sonores connaissent un prolongement dans une série de coiffes aux singularités acoustiques et esthétiques affirmées. Femme-pavillon, homme-parabole et enfant-hautparleur déambulent fièrement, sélectionnent les sons et composent leur propre musique.

Mon tour vient. L’accès à l’installation est régulé. Toutes les vingt minutes, vingt personnes entrent. Monsieur Cédric, régis-comédien de son état, nous initie à l’écoute, à la difficulté de partager cette expérience conditionnée par la vue et nous propose de l’évoquer en terme de sensation, de sentiment, de couleur et de goût. Nos contributions sont épinglées sur un arbre : coton bleu, gris vert, sphérique brumeux…etc.

Finalement, Le Bouquet dodécaphonique et ses douze pavillons orientés en tous sens auront ma préférence. Les yeux fermés, je sens le tumulte des sons m’envahir. Un instant, les rires, les cris et les voix du Figuerolles chaleureux et populaire m’appartiennent. J’ôte le stéthoscope et écoute les yeux ouverts. Les sons si proches, presque intime, se sont éloignés dans les rues alentour. Ils se découpent, se détachent les uns des autres, le paysage sonore se dessine en pastel rouge orangé.

Installations à voir et à vivre, Les Kaléïdophones construisent, un à un, le concept de paysage sonore. Chaque sculpture sonore met en scène l’écoute et laisse son empreinte dans notre perception.

La ZAT #10 désoriente les sens. Par « la magie du son [elle] fait apparaître ce qui n’est pas là mais pourrait l’être ou l’a été » pour raconter le monde. Temps de redécouverte de la beauté, de la poésie, du son, de la musique et du chant, elle transforme les points de vue en points d’écoute et déplace autant les lignes esthétiques que politiques. Dans un monde où l’image et le visuel prime l’écoute donne à voir autrement, incite à rester vigilant, curieux et ouvert aux autres. Pierre Sauvageot bat le rappel autour d’une thématique originale. Artistes, amateurs et habitants sont au rendez-vous. Mais à l’instar de son prédécesseur, Jean-Paul Montanari directeur général de Montpellier Danse, Sauvageot délaisse « l’indispensable » Points de vie Points de vue, court métrage mêlant les récits d’observateurs urbains, d’artistes et d’habitants. – « Lorsque la ZAT s’installe dans un quartier, elle emporte toujours son équipe de tournage avec elle. » – Les vidéos tournées dans le quartier Figuerolles font l’objet d’un piteux montage. Les témoignages se succèdent sans autre forme de procès et leurs diffusions dans un espace à l’acoustique déplorable n’arrangent rien. Seul, le clip de Dimoné, chanteur emblématique de la ZAT, émerge par son impertinence.

Sans bruit la nuit est tombée, Jean-François Zygel ne fera pas mon portrait musical mais il est encore temps de se promener. Sous la douceur d’un éclairage bleuté, je découvre le parc de la Guirlande, ancien jardin privé du XVIIIème siècle et m’égare dans son labyrinthe musical. Dans l’intimité de la pénombre, les spectateurs-auditeurs pouvaient écouter jusqu’à cinquante solistes. Je m’attarde près d’un bassin pour un solo de harpe, poursuis pour prendre quelques photos d’une accordéoniste avant de découvrir une chanteuse tzigane. Au sortir du parc, ma symphonie urbaine s’achève pas à pas au son des Chorus, chœur de hautparleur en mouvement, du compositeur interprète Ray Lee.

Mathilde Marcel

ZAT #10: quartier Figuerolles le 9 avril 2016

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