Libres d’obéir, de Johann Chapoutot

Pour qu’un ouvrage soit à la mode, il y a toujours une polémique et Libres d’obéir ne change pas cette règle. Il faut dire que Johann Chapoutot, plutôt abonné aux livres très fouillés, voire touffus, sur la question nazie, a sorti son opuscule court avec un sous-titre fort accrocheur : Le management, du nazisme à aujourd’hui. A notre époque post-néo-libérale critique, il est certain que tout est présent pour faire un succès de librairie. D’autant que Johann Chapoutot assure une belle promotion de son ouvrage, avec reprise par les réseaux sociaux, et que les détracteurs, tel Guillaume Erner de France Culture qui lui a consacré deux présentations où il dit tout le mal qu’il pense du livre, peuvent vous décider à passer le cap et vous offrir l’objet du scandale. Avec cette certitude, en l’occurrence, de connaître le grand frisson et une révélation : mon DRH est un nazi, et moi qui croyais qu’il était simplement méchant.

C’est à la fois plus simple et plus complexe. Plus simple car Johann Chapoutot écrit un livre d’historien, essayant de circonscrire au mieux son sujet : du plus général au particulier. Plus complexe, car l’auteur est très conscient des glissements de sens possibles, presque inévitables, et que son propos risque d’être interprété. Dans l’introduction, il rappelle qu’il fait de l’histoire, rien que de l’histoire. Dans sa conclusion, où il élargit le propos, il écrit : « Comme la science, pourrait-on dire (mais la science l’est-elle jamais vraiment ?), [le management] est un instrument neutre que l’on peut utiliser à bon ou à mauvais escient, pour assurer le bon fonctionnement d’un hospice accueillant des enfants malades ou celui d’une usine fabriquant des chars d’assaut. » Bon, il ajoute : « C’est sans doute vrai, mais c’est un peu court. » Ce qui peut laisser croire qu’il estime assez peu les ressources humaines telles qu’elles se gèrent aujourd’hui.

Avant de traiter le cas de Reinhard Höhn (1904-2000), Chapoutot dresse un tableau terrifiant de la pensée nazie, de son organisation. Chez les nazis, on aime les chefs, quitte à en nommer beaucoup. Et ils ont de quoi faire. « L’élite civile a été bien formée : la République de Weimar a été généreuse avec les universités et les étudiants. » Que faire de ces jeunes diplômés en pleine crise économique ? « Les seuls à leur promettre une issue sont les nazis qui les courtisent et les recrutent, notamment dans les rangs de la SS. » C’est là que l’on croise le chemin de Reinhard Höhn, officier du service de sécurité de la SS qui s’occupe de la revue Reich, Volksordnung, Lebensraum (Empire, ordre racial, espace vital). Dans ces pages, c’est avant tout un travail théorique qui est développé. On y parle de l’Etat. Ou, plus exactement, que l’Etat est sclérosé du fait des lois, autant d’entraves au Germain, profondément libre. A l’opposé, quel est le peuple qui se caractérise par son respect de la loi ? Les Juifs. C’est donc l’ennemi à agonir. Outre la nécessité de purifier le corps du peuple allemand, l’organisation du Reich doit être la plus décentralisée possible. « La liberté germanique, vieux topos ethnonationaliste, se décline également dans et par la liberté fonctionnaire et de l’administrateur en général – liberté d’obéir aux ordres reçus et d’accomplir à tout prix la mission confiée. » Pareil que les soldats. Une autre problématique se pose toutefois à l’administration, les fonctionnaires étant dans leur grand nombre envoyés au front : faire mieux et plus avec moins.

Ce schéma, débarrassé de son antisémitisme et sa xénophobie, sera celui qui sera enseigné dans l’Akademie für Führungskräfte, dirigée dès 1956 par Reinhard Höhn. Celui-ci a fini la guerre au grade d’Oberführer de la SS, soit général. Il est peu inquiété après la guerre, « n’ayant pas commandé d’unité de tueurs sur le front de l’Est ». Dans un premier temps, sans emploi, ce passionné de bouddhisme se fait guérisseur. Puis, par le biais d’une autre passion, l’histoire militaire, il vante les mérites du combattant français sous Napoléon, qui, pour citer Höhn, « s’exprimait militairement dans une disposition au sacrifice prête à aller jusqu’au bout et dans la mise en œuvre de tous les moyens possibles ». Le tirailleur est « mobile, dynamique et libre […], adapté aux terrains les plus difficiles ». Fort de cette science militaire qui séduit les nouveaux cadres de la RFA, Höhn donne des conférences alors que Bonn réfléchit à reconstituer une armée allemande. Les idées de Höhn séduisent aussi les patrons allemands qui lui mettent le pied à l’étrier de cette   l’Akademie für Führungskräfte de Bad Harzburg, en Basse Saxe. Là, Höhn et son équipe formeront les cadres des grandes entreprises de la RFA, puis même ceux de l’Etat fédéral à ce nouveau management. Les chefs y décident de l’objectif, les employés mis à contribution. Ils sont considérés comme responsables, décisionnaires. Ils doivent réfléchir, non pas à ce fameux objectif, juste au moyen de parvenir. Ce « mensonge fondamental », cette promesse de liberté de choix donné au subalterne, mène « vers une aliénation certaine, pour le plus grand confort de la Führung, de cette « direction » qui ne porte plus elle seule la responsabilité de l’échec potentiel ou effectif ». Résultat : anxiété, épuisement, burn out ou bore out des salariés, qui ne savent plus ce que bien faire veut dire. L’employé est réifié, simple ressource humaine toujours remplaçable par plus jeune, plus frais, mieux formé, moins cher, plus obéissant. L’appartenance de Reinhard Höhn au parti nazi, jamais cachée, sera rendue publique par les médias dans les années 1970. Fin des contrats publics. Et puis, de nouveaux modèles managériaux, venus de Suisse ou des USA, plus libéraux, voient le jour. Mais jusqu’à la mort de Höhn, l’Akademie de Bad Harzburg forme en tout 700 000 cadres (500 000 depuis sa dénonciation comme nazi en 1972).

Alors, oui, le raccourci faisant des managers et autres responsables des ressources humaines des nazis, s’il n’est pas dit, est sous-entendu. Mais, Chapoutot critique définitivement la perversité managériale, qu’elle soit de Bad Harzburg ou d’autre part. Et c’est sans doute ce qui est reproché à Chapoutot, de se poser en sociologue, ce que les sociologues de formation n’apprécient guère. Il faut dire que c’est tellement « joyeux » quand les sociologues s’en chargent : je conseille ainsi Le capitalisme paradoxant, de Vincent de Gaulejac et Fabienne Hanique. Il y est écrit que pour sortir d’un « système qui rend fou », le suicide peut résoudre les problèmes. Être une solution finale.

Jean Frédéric Tuefferd

Libres d’obéir, de Johann Chapoutot, Paris, Gallimard, 2020

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s