The Breakdown of Nations, de Leopold Kohr

(crédit photo : Arne Hendriks)

Dans son ouvrage The Breakdown of Nations, l’écrivain autrichien Leopold Kohr retrace les méfaits de l’unification et de la centralisation. Il avance plusieurs arguments, notamment l’argument culturel, en faveur de l’Effondrement des Puissances, nom sous lequel l’ouvrage a été traduit en 2018 et préfacé par Olivier Rey. « Avec ses visions prophétiques, ses idées originales, ses saillies provocatrices, son analyse sceptique, lucide et ironique de la nature humaine dans la lignée de Schopenhauer, cet ouvrage est plus que jamais d’actualité en ce début de XXIe siècle, période de globalisation et d’hubris démesuré. Il est la porte d’entrée exaltante d’une réflexion subversive ».

Certes, suite à sa parution en 1957, le critique Frank Pentland Chambers avait trouvé le livre exaspérant, l’exposé et le style de l’auteur rébarbatif. Quand bien même son argumentaire serait fondé, l’écrivain autrichien répète à l’excès que l’évolution de notre vie politique et économique vers des concentrations toujours plus grandes n’a que des conséquences néfastes (International Affairs, vol. 34, n° 2, avril 1958, p. 199-200).

Leopold Kohr remet en cause directement l’ambition uniformisatrice et la soif expansionniste des états-nations. Ce ne sont malheureusement pas les seuls processus destructeurs. Aujourd’hui, l’unification des cultures vénitienne, frioulane, lombarde, gênoise, piémontaise et valôtaine dans une grande et hypothétique Padanie relève de la même logique que l’unification des cultures provençale, nissarde, cévenole, auvergnate, limousine, gasconne et béarnaise dans une vaste et illusoire Occitanie.

Pour l’auteur, cela ne fait aucune différence que le peuple concerné soit allemand, français, italien ou anglais, «partout où le processus d’union en vient à sa conclusion logique, la fertilité culturelle se flétrit ». Les exemples de productivité culturelle nous viennent des cités-états de la Grèce antique, de la multitude des états féodaux du Moyen Âge occidental, et non des grands empires qui leur ont succédé. Ce fut non l’Empire romain, mais « la petite unité, la cité indépendante grecque, où chacun connaissait celui qui arrivait, qui produisit des géants intellectuels tels que Thucydide et Aristophane, Héraclite et Parménide ».

Même l’Angleterre du XVIIe siècle forme un exemple révélateur car ce fut durant cette période d’insignifiance avec une population de seulement quatre millions d’habitants « qu’elle produisit la part principale de sa grande contribution à notre civilisation —Shakespeare, Marlowe, Ben Jonson, Lodge et bien d’autres qui demeurent inégalés dans l’univers de la littérature ». Ce n’est d’ailleurs pas une coïncidence si, au XXe siècle, « beaucoup de contributeurs les plus éminents et les plus fertiles de la littérature anglaise moderne, Shaw, Joyce, Yeats ou Wilde, furent Irlandais, membre d’une des nations les plus petites du monde ».

Mais, rien n’illustre mieux le génie du Kleinstaatrei que l’Italie et l’Allemagne de la période moderne, c’est à dire avant leur unification. « Le désordre des états que furent Naples, la Sicile, Florence, Venise, Gênes, Ferrare, Milan produisit Dante, Michel-Ange, Raphaël, Titien, Tasse, et des centaines d’autres dont même le dernier semble exceptionnellement plus grand que le plus grand artiste d’Italie[…]Le désordre des États que furent la Bavière, le Bade, Francfort, la Hesse, la Saxe, Nuremberg produisit Goethe, Heine, Wagner, Kant, Dürer, Holbein, Beethoven, Bach ». Ce sont les petits états réactionnaires d’Italie et d’Allemagne qui ont donné au monde des magnifiques cités, des cathédrales, des opéras, des artistes, des princes…

Pour Kohr, la majorité écrasante des créateurs de notre civilisation sont des fils et des filles de petits États. Et « chaque fois que de productives régions furent unifiées et moulées dans le cadre formidable de grands pouvoirs, elles cessèrent d’être des centres de culture ».

Benoit Soubeyran

(Leopold Kohr (trad. Thomas Roudier, préfacé par Olivier Rey), L’Effondrement des puissances, Paris, R & N Editions, 2018.)

Une réflexion sur “The Breakdown of Nations, de Leopold Kohr

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s