Ceux qui restent, de Benoît Coquard

Parler d’un livre, c’est toujours parler des livres. Celui-ci peut-être plus que d’autres. Car tout dans cet ouvrage, version grand public d’une thèse de sociologie, fait écho. A commencer par sa couverture.

Dans le bien-nommé Seuil, Gérard Genette, théoricien très structuraliste de la chose littéraire, évoque la notion de paratextualité. Tout ce qui fait le livre mais qui est hors du texte : dédicace, avant-propos, préface, quatrième de couverture et donc la couverture. Que voit-on sur cette couverture ? Un jeune homme en bermuda noir tient debout en équilibre sur un canot pneumatique renversé au milieu d’une étendue d’eau verdâtre. Les têtes de deux autres hommes, tout aussi jeunes, sortent de l’eau. Ils semblent secouer le canot. La scène est observée depuis la berge enherbée par un quatrième larron, prêt à aller dans l’eau. Ça ne dit pas grand-chose, mais cela rappelle une autre couverture, comme un à-côté. Celle de leurs enfants après eux, de Nicolas Mathieu, prix Goncourt 2018, où un couple se roule une galoche :  elle, l’enlaçant et lui, une cigarette en main gauche, reposant de tout son poids sur le coude droit. Elle porte un haut de maillot et un short d’homme en camouflage urbain, lui un bermuda rouge. Et je ne pense pas que cette ressemblance, cet écho, soit le fait du hasard. Car, à peu de choses près, il s’agit de la même chose.

En l’occurrence, comment les choses se passent-elles dans les territoires oubliés, les « campagnes en déclin », ainsi que le rappelle le sous-titre de Ceux qui restent, les secteurs désindustrialisés ? Et l’un comme l’autre ont comme décor ou lieu d’études le Grand Est. Si dans son ouvrage, Benoit Coquard reste flou sur la localisation précise, c’est un peu plus précis chez Nicolas Mathieu qui campe l’action en une Moselle de fiction imitée de Hayange. A peu de choses près, l’essai est un décalque savant, parfois jargonnant, du roman. Et le roman possède une force évocatrice totalement absente de l’essai, lourdement désincarné passé le passionnant premier chapitre qui évoque les gilets jaunes. L’un comme l’autre, mais l’un différemment de l’autre, les deux livres sont politiques. Dans le roman, le rôle des élus, surtout d’un, père d’une protagoniste, est un des éléments qui sert le récit. Dans l’essai, il est surtout question des orientations politiques des « restants », passant du communisme à l’extrême droite. Assez étrangement, c’est d’ailleurs à propos de politique que Benoît Coquard évoque le livre de Nicolas Mathieu le temps d’une note de bas de page où il relate les « attaques d’hommes politiques contre le roman prix Goncourt de Nicolas Mathieu qui se déroule dans leur circonscription ». Un avis à mettre en parallèle avec l’entichement des élus LRM, jusqu’au président Macron, pour le même livre (voir à ce titre l’article du Monde du 30 décembre 2019).

Mais là où tout est suggéré, laissé à interprétation – notamment une fin quelque peu cryptique dans le livre de Nicolas Mathieu – Benoît Coquard est très précis. Voire fascinant à force de détails. Le sociologue se fait souvent ethnologue et interroge cette « peuplade » (il ne faut pas voir ici un quelconque mépris de ma part, mais le traitement des données dans le livre a un écho de livre d’explorateur ; et pour tout dire, je suis trop près du sujet pour m’en moquer) sur ses mœurs et coutumes. Qui sont-ils ? Qui fréquentent-ils ? Quels sont leurs loisirs ? Leurs rites et leurs fêtes ? Ceux qui restent voudraient-ils partir, et où ? Et ceux qui partent quittent-ils tout à jamais ?

Outre son premier chapitre, le tout dernier, entièrement dédié au choix politique des « restants » permet aussi de remettre ces territoires dans l’action plus que dans le subit. Car il n’est jamais vraiment question d’autre chose que de la perte.

Mais, à la lecture de ces deux ouvrages, j’avoue avoir ressenti un manque, une mise à distance. Peut-être moins grande dans le roman toutefois. J’avoue que l’absence de réel dénouement m’a laissé sur ma faim. Et aussi qu’une autre intertextualité (autre trope développé par Genette) était à l’œuvre. Je ne suis pas allé très loin pour trouver mon bonheur. Retour à Reims, de Didier Eribon (Fayard, 2009, Flammarion 2018) est sans doute le livre qui décrit le mieux ce Grand Est en déchéance. Pour de nombreuses raisons, ce livre est plein de qualités que les deux autres, que j’appellerais épigones, n’ont pas. Il n’y a pas de distanciation. Et Didier Eribon est souvent critique envers lui-même. Si là-bas, je ressentais parfois des faiblesses, il y a une vraie souplesse du texte ici. Par souplesse, j’entends une réelle habileté à faire comprendre les thèses en conservant la complexité du thème et en refusant de le clore définitivement.

Mais qu’importe les chemins qu’empruntent les lignes, pourvu qu’ils donnent à lire le monde. Car celui-ci n’est pas qu’écrit.

Jean Tuefferd

Benoît Coquard, Ceux qui restent, Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Paris, S/H L’envers des faits, La Découverte, 2019.

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