Gog et Magog, de Martin Buber

Tous les livres ne vous nourrissent pas de la même manière. Gog et Magog appartient à la catégorie spirituelle et mystique. Il vous nettoie l’âme et vous fait réfléchir comme sourire. Pourtant, le pari semble compliqué si l’on connaît la référence biblique du titre, tiré du livre d’Ezechiel. Rien de moins qu’une guerre totale où un ennemi venu du Nord viendra en Palestine mener sa dernière bataille et faire advenir un nouveau messie qui libèrera les Juifs et annoncera la fin des temps. George W. Bush a invoqué Gog et Magog dans un discours où il évoquait l’axe du mal, avant de lancer ses troupes combattre Saddam Hussein. C’est aussi le refrain du poème d’Allen Ginsberg Hum Bomb (https://www.youtube.com/watch?v=swwZO3LUm5Q). Mais on est loin du texte présent.

Martin Buber, né en 1878 à Vienne, mort en 1968 à Jérusalem, philosophe et conteur, fut un proche de Theodor Herzl avant de s’opposer au père du sionisme. Au début du XXe siècle, Buber redécouvrait le judaïsme hassidique, ce courant de renouveau religieux fondé en Europe de l’Est au XVIIIe siècle. Les Hassidim sont ceux « qui aiment le monde en Dieu ». Il a enseigné la philosophie religieuse juive à l’université de Frankfurt am Main jusqu’en 1933, mais resta en Allemagne jusqu’en 1938, date à laquelle il s’installe à Jérusalem. Il publie Gog et Magog, d’abord en feuilleton, en hébreu, en 1941. Le livre est publié en 1943. Il est traduit en français en 1958.

Le livre se déroule en Pologne, entre XVIIIe et XIXe siècles. Au loin, la rumeur de l’expédition de Napoléon en Egypte, puis des guerres napoléoniennes. Serait-ce celui qui annonce le messie ? Telle est la question que se posent les communautés hassidiques de Lublin et de Pzysha, entre autres. Il est, en fait, assez peu question d’apocalypse, de « Harmaguedon », mais plus de transmission entre Tsaddikkim (1). C’est ainsi que l’on fait connaissance de Yaacob Yitzhak, surnommé « le Voyant ». Comme son surnom l’indique, il est extralucide et a des visions. Un jour, il demande qui sera son successeur. Il s’entend répondre Yaacob Yithzak. Et ce ne seront pas un, mais Yaacob Yitzhak qui se présenteront au Voyant. On nage donc en plein Kafka. D’autant que si le premier est rapidement renvoyé, le second devient le meilleur élève du Voyant. Ce qui créé des jalousies. Surtout que ce second a également des pouvoirs, mais qu’il répugne à utiliser, au contraire du Voyant (qui n’en abuse pas). Et comme la communauté du Voyant n’apprécie pas le second Yithzak, il est surnommé le Juif. Et part fonder sa propre communauté à Pzysha.

Peu importe l’histoire, même si elle est vivante, bien décrite et clairement vraie. On comprend d’ailleurs, que Buber ne fait que des compilations de récits datant de cette époque. L’important me semble être dans les aphorismes qui sont racontés, qui ressemblent à ceux du Tchouang Tseu. « Qu’est-ce que l’« esprit » ? Que peut-il signifier pour une époque qui nomme « siprituel » n’importe quel agile bavard et qui, au fond, ne croit avoir d’autre choix que de voir dans l’esprit un instrument perfectionné de lutte ou un divertissement du même ordre ? » « La lumière est pure tant qu’elle ne s’occupe pas d’elle-même. » Et ce dialogue, qui me parle beaucoup : « – J’ai peur, dit Yechaya, qu’un jour on puisse avoir foi en moi. – J’ai peur, répliqua le Juif, d’être indigne de la foi qu’on pourrait avoir en moi. »

Jean Tuefferd

Martin Buber, Gog et Magog, Paris, Folio essais, 2015.

(1) Le mot tsaddik désigne en hébreu un homme juste. Dans le judaïsme, le terme désigne le rebbe, et dans le hassidisme, les maître spirituels plus particulièrement

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