Le nom de la rose, d’Umberto Eco

Quarante ans. Drôle d’âge. Voire âge moyen. C’est le moment où l’on constate, ou pas, que l’on est ridicule, complètement dépassé ou que l’on porte encore beau. Le premier roman d’Umberto Eco, Le nom de la rose, a quarante ans. Sans doute le bon moment pour se pencher dessus.

A écrire vrai, en ce qui me concerne, il s’agit d’une première lecture. J’ai toujours eu le sentiment de connaître assez ce livre pour me dispenser de le lire, sa réputation puis son adaptation au cinéma en 1986 me permettant d’éviter cet « effort ». Je me suis toujours représenté l’ouvrage comme un roman policier se déroulant au Moyen Âge. Et lorsque je le feuilletais, je pouvais voir que le texte était truffé de passages en latin, en tout cas assez pour que je remette ma lecture à plus tard.

Nous voici à plus tard. Je l’ai enfin lu. Et je n’ai pas vu de roman policier.

Il y a bien une intrigue, un whodunit, introduit dès la présentation des personnages puisque l’enquêteur, ex-inquisiteur qui a renoncé à son statut par crise de foi, se nomme Guillaume de Baskerville où je vois un hommage assez limpide à Conan Doyle, de même que son disciple Adso -j’entends un Ach so– est une espèce de Watson hypermnésique et naïf.

Passons sur l’introduction, somme toute classique. « Ce roman n’en est pas un.  C’est un manuscrit que l’on m’a remis, etc. » Je remarque un lien avec la littérature italienne puisque Les Fiancés, histoire milanaise du XVIe siècle, roman d’Alessandro Manzoni (1828), procède de la même manière (et sans doute de façon plus habile). La seconde introduction –« Au commencement était le Verbe… »- a la fonction de présenter le narrateur, Adso de Melk, d’insister sur son statut de religieux, de même que rendre un autre hommage au roman, anglo-saxon cette fois-ci, parce qu’il paraphrase presque le début de Daniel Deronda de George Eliot (1876). Autant d’indices qui nous mettent sur la piste d’un imposteur. Rien ici ne sera vrai.

Très rapidement, le lecteur est perdu. En fait, Eco ne fait que reprendre un des motifs centraux de son livre comme de son œuvre : le labyrinthe. Il y a même un labyrinthe dans le labyrinthe avec cette bibliothèque borgesienne où les protagonistes ne peuvent que se perdre. A moins que, à l’instar du bibliothécaire, on ne sache pas lire, ou qu’on soit aveugle tel Jorge de Burgos.

Il est assez difficile, comme dans un labyrinthe, de savoir où l’on se trouve dans ce roman puisque des questions scholastiques sont régulièrement posées, seul emprunt à la réalité puisque le débat pour savoir si Jésus était pauvre a été un vrai dilemme au XIVe siècle. Cette thématique permet d’opposer franciscains et dominicains dans un lieu supposé neutre, une abbaye bénédictine, et de proposer au lecteur toute une réflexion sur la chrétienté d’alors comme d’aujourd’hui. Il y a aussi tout un document sur la fabrication d’un livre avant l’imprimerie, qui débouche sur une méditation sur le savoir et la technique, voire sur l’innovation qui finit par cacher (par gâcher) la connaissance. Il y a aussi une opposition, un peu gratuite à mon sens, entre Français et le reste du monde, Italiens en premier lieu, le pape Jean XXII étant un ignoble intrigant. Mais bon, il faut bien un méchant dans toute histoire. N’oublions pas que, tout de même, c’est grâce à lui que nous pouvons boire du Chateauneuf du pape.

Un peu plus haut, j’évoquais le whodunit comme procédé littéraire. Il y a également un MacGuffin, si cher à Hitchcock. Ce livre qui tue en passant de main en main. Eco en fait la seconde partie de la Poétique d’Aristote, livre mythique, telle la licorne dont il est question au mitan du roman. On peut y voir l’ombre de Poggio Bracciolini, Le Pogge (1380-1459), le grand redécouvreur de De natura rerum de Lucrèce, en 1417 dans la bibliothèque de l’abbaye de Fulda en Allemagne. Et là où se trouve le vrai tour de force d’Umberto Eco, c’est que la fin du Nom de la rose est un chaos. Plus rien ne subsiste. Comme le souvenir qui ne peut être évoqué qu’une fois pour disparaître au profit d’une mémoire artificielle.

Car, un peu à la manière de la résolution d’un labyrinthe, le lecteur se rend compte au bout de sa lecture qu’il n’y avait rien à découvrir. Qu’à la fin ne subsiste qu’un effrayant néant. Mais qu’avant cette découverte, il est important d’avoir une vie bien remplie pour pouvoir se souvenir et oublier.

(Je m’excuse d’avoir été un peu long pour cette première chronique. Mais le livre est connu. Trop. Ou pas assez. Et il laisse fleurir au fil des pages toute sorte d’idées, signe d’un livre monde, d’un livre léviathan susceptible d’avaler son lecteur qui peut avoir du mal à digérer ses 600 pages)

Jean Frédéric Tuefferd

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