RVP – Rituel Motomachique

(crédits photo:  Théâtre de La Criée, Marseille)

2 espaces, 3 moments, 45 minutes.

La 19ème édition d’Actoral, le festival des arts et des écritures contemporaines, s’est déroulé à Marseille du 20 septembre au 12 octobre. Dans ce cadre, et en partenariat avec le théâtre de La Criée, a eu lieu deux soirs de suite, dans un parking du centre-ville un étrange rituel…

Le spectacle « Radio Vinci Park » a été créé en 2016 à La Ménagerie de Verre à Paris, et aurait dû être présenté en octobre 2016 à Marseille, à la Friche de la Belle de mai (également dans le cadre d’Actoral), si un incident lors d’une répétition n’avait repoussé de trois ans ce moment. Depuis, le titre du spectacle est devenu à la fois plus explicatif, indiquant le lien entre la moto et la tauromachie, et plus énigmatique dans sa première partie pour ceux qui ne connaissent pas son origine (l’acronyme « RVP » rappelle « SVP » ou encore « RIP » et engage un dialogue inquiétant avec le mot « rituel » accolé).

Théo Mercier signe la mise en scène de cette performance. Artiste plasticien à l’origine, il avait déjà exposé au Musée d’Art Contemporain de Marseille de septembre 2016 à janvier 2017. « The Thrill is gone » mettait en lumière le très fragile équilibre entre l’ancien et le moderne (en faisant se confronter pneus Goodyear et vases antiques) ou encore le déséquilibre d’appréciation de l’histoire de l’art envers les œuvres de deux continents, l’Afrique et l’Europe.

Le spectacle RVP – Rituel Motomachique joue aussi sur les paradoxes et sur la confrontation de deux mondes. Loin de la Friche, il se déroule cette fois aux Terrasses du Port, le centre commercial moderne du Grand port maritime de Marseille. Mais pas au milieu des boutiques : à l’entrée on nous indique l’ascenseur, direction le dernier parking, six étages plus bas. La température tourne autour des 40°C. Les escalators aux lumières bleues et les ascenseurs de verre participent à la mise en condition, de même que le miroir au sol qui continue à projeter des étages fictifs à l’infini. Le spectateur oscille déjà entre émerveillement d’un univers de science-fiction et léger malaise dans ce lieu urbain clos et peu éclairé. Moderne certes et pourtant le « rituel » annoncé nous fait faire le parallèle entre ce parking et la grotte des contes anciens.

Une grande banderole se déploie au-dessus de la porte d’accès : « Moto show ». Or à l’entrée, ce n’est pas le bruit fracassant des moteurs qui nous attend mais une douce mélodie jouée au clavecin. Marie-Pierre Brébant interprète Purcell ou encore Mozart sur cet instrument doré décoré de grands nœuds du même ton. Le public peut en faire le tour et s’attarder sur tous les détails car c’est une scène qu’il faut comprendre à travers l’ensemble des objets disposés autour : des clichés romantiques (roses rouges dans des vases ou au sol et dont les pétales sont éparpillés, plusieurs bustes de Beethoven, de nombreuses partitions de piano) mais aussi des éléments de la vie quotidienne de la seconde moitié du XXème siècle (télévision cathodique en noir et blanc, disques vinyles, photographies argentiques). De cela ressort une nostalgie mélancolique, à la fois kitch et sincère, stéréotypée et propre à chacun. L’art du temps passé est là pour sublimer des souvenirs plus récents. Seul rappel du « moto show » annoncé, un panneau jaune posé contre le clavecin reprend une devise publicitaire allemande : « Wir leben motos » (« Nous aimons les motos »).

L’apparition littérale de la moto et de son conducteur tout de noir vêtu sous un néon jaune au fond du parking surprend pourtant tant s’est installé le concert. Avec la distance, elle semble d’abord comme une toile de fond, une projection onirique, ou cauchemardesque, en deux volumes par rapport à la première scène. Si l’espace entre le public et l’œuvre n’est pas clairement défini autour du clavecin, il est ensuite délimité par des barrières de police qui laissent libre un long couloir jusqu’à la moto. Les spectateurs, pouvant choisir d’évoluer autour ou de rester plus près de l’instrument de musique qui poursuit sa mélopée, se massent pourtant près des barrières et restent ensuite sur place, reproduisant une norme de comportement spectatoriel dans cette performance ouverte. Le motard semble le nouveau protagoniste vers lequel tous les regards convergent mais un autre personnage entre en scène : tout de blanc vêtu, juché sur des talons aiguilles, recouvert d’une capuche et maquillé, cet être mystérieux secoue les grelots de ses bras et de ses jambes, et entonne des extraits de Vénus et Adonis d’Haendel. La voix de soprano et les mouvements étudiés contribue pendant de nombreuses minutes à la mise en place d’une atmosphère mêlant chamanisme indien et musique baroque européenne avec en point de mire l’élément immobile et inquiétant de l’homme-moto. Tentative de séduction, parade amoureuse… mais Adonis n’a-t-il pas été tué par un sanglier au grand désespoir de Vénus ?

La performance artistique devient une vraie performance physique pour le danseur et chorégraphe François Chaignaud qui se découvre peu à peu sous les traits de la créature envoûtante. On assiste à une accélération et à une montée en puissance des exploits physiques et vocaux de l’artiste, montant sur la moto, chantant la tête en bas sur le réservoir ou allongé en équilibre à l’arrière, jusqu’à la réaction tant attendue de l’homme en noir.

Cette œuvre construit de nombreux chemins d’interprétation. La tauromachie n’en est qu’un : opposition de l’homme et de l’animal, mais aussi nécessité de la réaction du taureau pour qu’il y ait spectacle. Le refus de l’animal d’entrer dans « la danse » entraîne une négation du torero. Paradoxalement, l’animal est réhabilité par cette parodie de corrida. Une autre interprétation est celle de la critique d’une certaine forme de relation hommes-femmes : l’absence de sensibilité d’un côté et de l’autre la mise en place d’artifices afin d’exister à travers la réaction de l’homme. Mais ce spectacle questionne aussi la masculinité à travers celle stéréotypée du motard et celle beaucoup plus personnelle et originale du danseur. Face à l’artiste sensible, le monstre mi-homme mi-machine, impassible puis brutal, est une figure névrosée de l’homme prisonnier de son image.

Enfin, dans le déchaînement final se joue bien plus qu’une interprétation individualisée, ce qui donne à cette œuvre la puissance du mythe. La force de cette performance se concentre en une des dernières visions, celle du corps dénudé allongé au sol tandis que la moto exécute des figures de stunt (cascades) à quelques centimètres de lui.

La condition humaine est dans cet équilibre entre deux pulsions : celle de la destruction et celle de la transcendance, qui s’effectue ici à travers l’art. L’humain, non genré et dépourvu d’artifices, se dépasse par son travail et atteint l’extraordinaire.

De Elisabeth Pouilly

 

Mise en scène : Théo Mercier
Danse, chant, chorégraphie : François Chaignaud
Clavecin, arrangements musicaux : Marie-Pierre Brébant
Stunt : Cyril Bourny
Collaboration artistique : Florent Jacob
Régie générale : Anthony Merlaud
Conception technique du costume : Clinique Vestimentaire
Production déléguée – Vlovajob Pru / Coproduction : La Ménagerie de verre – Paris, Festival Actoral – Marseille, La Bâtie – Festival de Genève, CDN Nanterre-Amandiers

 

 

 

 

 

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