Portrait de la jeune fille en feu de Celine Sciamma

(crédit photo: Céline Sciamma)

Le dernier opus de Céline Sciamma est un grand film, maîtrisé de bout en bout, d’une élégance plastique témoignant d’une grande culture picturale. Si l’accueil critique est globalement (et heureusement!) élogieux, quelques voix discordantes se sont élevées pour brandir les clichés traditionnellement réservés aux films en costume: académisme, froideur, surabondance de détails confinant au maniérisme creux et absence d’imagination. Ironiquement cette pensée automatique qui prétend clouer au pilori les clichés les plus éculés, se nourrit elle-même d’images et de dogmes préfabriqués et rebattus.

Accordons cependant que le film prête quelque peu le flanc à ces critiques. Céline Sciamma aborde franchement le mélodrame d’époque et revendique la grammaire du genre jusque dans ses aspects les plus courants : les costumes et les paysages sont somptueux, elle n’a pas peur du symbolisme (quitte à frôler parfois le trop plein) ni des sentiments, et les références picturales abondent. Pourtant jamais ce film, malgré la rigueur et l’esthétisme calculés de sa mise en image, n’est froid. Au contraire l’hiératisme apparent d’une réalisation tout entière absorbée par la beauté visuelle fournit le contrepoint nécessaire à la passion bouillonnante de Marianne et Héloïse. Comme son nom l’indique, sous la surface le film brûle d’une flamme intense, c’est d’abord un film d’amour où le désir naît et circule entre les regards, dans chaque geste et chaque silence. Le rythme contemplatif du film laisse le temps aux sentiments d’apparaître et de grandir d’une manière organique. Ce qui rend d’autant plus bouleversant un dénouement déjà connu et rendu inévitable par la structure mélodramatique en flashback.

Film d’amour, c’est également une belle méditation sur la peinture et la mémoire. Le Portrait de la Jeune Fille en Feu est tissé de regards et de souvenirs : le regard de la peintre qui guette son modèle, scrute son visage ouvertement ou à la dérobée pour tenter d’en saisir l’essence. Quête impossible qui ne peut révéler à la peintre que l’impuissance de sa subjectivité. Ce n’est qu’en s’offrant à son tour au regard de son modèle, à ses questions et à son désir qu’elle pourra finir son tableau et fixer dans l’image non pas l’essence du modèle mais quelque chose de la relation entre leurs deux regards, la circulation du désir et des sentiments. Tableaux et dessins deviennent ainsi les souvenirs concrets de leur amour. Dans les détails d’une image pourtant se logent les traces de cette passion contrariée, exposées à la vue de tous mais intelligible pour elles seules.

Enfin c’est un film féministe qui assume un parti pris fort par l’élimination presque totale de tout personnage masculin. L’essentiel du film est un huis clos entre trois femmes : Héloïse la peintre, Marianne son modèle et son amante, et Sophie la servante qui ne sera jamais considérée comme telle mais comme une sœur. Si le film explore en flashback la mémoire amoureuse d’une artiste, il entend aussi arracher à l’oubli d’une histoire masculine les femmes des temps passés. Laissées seules sans figure d’autorité, loin des hommes et du carcan ecclésiastique, les trois femmes rompent les barrières sociales, et c’est toute une solidarité féminine réelle mais souterraine qui ressort au grand jour. Dans une scène étonnante et fascinante (et dont je ne dirai rien de plus), elles se réapproprient par la peinture leur histoire et les réalités de leur vie. Que cela ne puisse être montré que comme un souvenir lointain teinté d’onirisme n’enlève rien à la force du propos. Ça le renforce au contraire en rompant avec une conception étriquée de la vraisemblance historique, et achève la réussite de ce puissant film d’amour, une œuvre militante où les exigences politiques et esthétiques se soutiennent l’une l’autre.

Hadrien Fontanaud

 

 

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