Orbis Pictus, festival d’expérimentations

(photo d’Alain Hatat)

Chaque année en mai, le Palais du Tau à Reims accueille le Festival Orbis Pictus porté par Angélique Friant et David Girondin Moab du Jardin Parallèle. Dédié aux formes courtes marionnettiques, Orbis Pictus est un festival militant où la marionnette trouve un espace d’expérimentation et de prise de risque vital pour les compagnies. Vitrail animé, danse de papier, réalité virtuelle, fantômes, naissance du monde… ont peuplé les salles du musée. Action Parallèle propose ici un focus sur les articles publiés par Oriane Maubert, missionnée presse pour la Feuille d’Orbis, journal édité chaque jour sur le festival.

 

Objets de la mémoire

Déballer des objets. Sortir le souvenir de l’oubli, du fond du carton. Le spectacle Quand se penche avec délicatesse sur le pouvoir de mémoire des bibelots. Devant, un rideau trouble la frontière entre la matérialité des corps et l’évanescence de la mémoire. Derrière, ouverture aux souvenirs.

Ni beaux, ni précieux, emballés dans la précipitation qu’apporte la mort, ces objets filmés de très près se voient offrir la place réconfortante du souvenir. L’animation légère et poétique privilégie les objets aux interprètes et souligne, comme une caresse, la fragilité et l’impermanence de la mémoire, là où les disparus existent encore. Par association d’idées, ricochant de souvenirs en souvenirs, chaque élément révèle son histoire. Un fatras d’objets qui, au lieu d’encombrer l’espace, allège le cœur.

 

Faustroll, l’ex-centrique

De l’obscurité jaillit un personnage masqué et costumé où se fond l’interprète. La gestuelle typée et rythmée plonge immédiatement le spectateur dans les codes de Pseudonymo. Le docteur pataphysicien Faustroll trace, réfléchit. Peut-on mesurer l’Invisible, la Puissance, ce « point tangent de zéro et de l’infini » (Jarry) ? Quête fondamentale ou course vers l’absurde, nous suivons ce personnage de la table de réflexion à la matérialisation des idées.

Le geste chorégraphique concrétise alors l’idée dans l’espace. De la précarité de la danse naît la relation amoureuse avec la forme rêvée. Au déplacement physique succède le déplacement psychique : enfermé dans son corps, enfermé dans son imaginaire, Faustroll est libéré par la danse, dans la possibilité folle, peut-être, de se mesurer avec cet Autre innommé. Par ce geste ex-centrique, sorti de lui-même, Faustroll devient pantin de sa propre folie, objet de sa propre mesure.

Des plis dans l’effeuillage

Petite cabine de strip-tease pour Mamie audacieuse. Erotic’ Michard d’Angélique Friant abat l’épée de Damoclès des canons de beauté qui condamnent d’avance chaque corps dans la quête impossible des exigences esthétiques et sexuelles qui l’assaillent. Ondulant le long de la barre, Mme  Michard dépasse le jeunisme, la maigreur, la musculature des corps, et revendique le fripé, l’abîmé, le bosselé.

Bien au-delà d’un geste désespéré, sous couvert d’humour, elle s’offre un rare moment de joie dans le déshabillage, quoiqu’il en coûte. En public ou pour elle-même, peu importe : elle se réapproprie son corps en toute impudeur et renoue avec sa légitimité au plaisir. Dévoiler ce corps que l’on cache et que la société a fait honte, et replacer son érotisme là où chacun l’entend. Maintenir la barre. Charmante.

 

Ersatz

Et si notre monde sur-technologique était en train de lâcher ? Et si écrans, lumières, corps étaient en train de craquer ? Ersatz du Collectif AïeAïeAïe détourne l’horizon d’attente du spectateur des réalités virtuelles, pour aller vers le déraillement de la technologie dans laquelle nous sommes noyés, à travers une étrange vanité de la révolution virtuelle.

Ersatz convoque un théâtre d’objet artisanal qui tourne dans une dérision horrifiante la fascination grandissante pour les technologies qui contaminent notre société. La pauvreté des matériaux sert des objets rappelant une nature déjà perdue, ou de laquelle l’humain tend à trop s’éloigner. Que sommes-nous devenus ? De quoi sommes-nous encore fait ? Julien Mellano nous convie, par cette fable muette, à reconsidérer l’anthropocentrisme dans lequel l’humain a fini par se perdre.

De surprises en trucages, on pose un regard ironique et fatal sur l’absurdité de notre attachement (presque biologique tant il est intégré à notre fonctionnement) aux technologies. Ersatz part à la redécouverte d’un environnement plus simple où le vivant retrouve sa place de maillon dans la chaîne, sans suprématie humaine ni technologique. Plutôt que de chercher une virtualité de la nature, renouons avec la poésie et l’imaginaire que la nature a déjà à offrir. Avant qu’il ne soit trop tard.

Objets d’égalité

Danseuse, comédienne « tombée dans les arts de la marionnette au fil des rencontres », Delphine Bardot se saisit de « l’infinité de cet art ». Avec Santiago Moreno, La Muette cherche une musicalité du mouvement et de l’image par la marionnette. L’apport de Delphine Bardot est la place du corps, travaillant l’illusion à partir de la peau comme matériau premier pour créer le trouble de la démultiplication des présences. L’enveloppe de l’homme ou de la femme est regardée à égalité avec les objets.

L’un dans l’autre posait déjà la question de la dualité dans le couple et de la domination au travail dans Fais-moi mâle. Dans une violence sourde où la gentillesse de surface anesthésie pour un temps les vigilances, ces œuvres redistribuent les cartes du pouvoir et de la possession, usant de la séduction comme arme de reconquête de soi.

Le corps idyllique, convoité, sexualisé est détourné, fragmenté, chosifié. Jambes multiples, tête remplacée par une fleur, identités doubles… Par le traitement du geste et des textures, la compagnie creuse un sillon de réappropriation du corps et de son image par la femme. La poésie marionnettique contourne une pensée manichéenne pour construire un dialogue cherchant à rééquilibrer avec finesse et élégance la place de chacun.

Maillages intérieurs

La recherche textile de Françoise Flabat propose de se pencher sur des cloches ou sous du mobilier pour observer de petites figurines tressées. Dentelles anthropomorphes, ces présences sont à l’écart des applaudissements du festival, comme suspendues dans le temps et l’espace.

Entre transparence et aplat, des histoires se racontent dans le tressage de chacune, comme à l’intérieur-même des corps. Marcheurs, femmes enceintes, vieillards, joueurs… les corps flottent comme toutes les âmes des artistes disparus qui peuplent le Palais du Tau et dont le visiteur croise les sculptures, les tapisseries. Ces Vies intérieures deviennent celles que nous portons en nous-mêmes, qui trouvent un écho dans ces suspensions comme la trace des nuages dans le ciel. Le corps retrouve alors sa densité dans l’esprit de chacun.

 

 

 

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