Le Misanthrope, Molière/Thibault Perrenoud

(crédit photo : Alice Colomer)

 

L’argument du Misanthrope est connu. Alceste aime Célimène, bien que celle-ci représente tout ce qu’il abhorre dans le genre humain : légèreté, frivolité et duplicité. Aveuglé par son exaltation, Alceste ignore l’amour d’Arsinoé dont la droiture pourtant correspondrait bien davantage à ses idéaux. Philinte, ami et confident d’Alceste, le place face à ses contradictions et tâche en vain de le convaincre de faire preuve de souplesse vis-à-vis des hommes : « c’est une folie à nulle autre seconde/ De vouloir se mêler de corriger le monde. / J’observe, comme vous, cent choses tous les jours, / Qui pourraient mieux aller, prenant un autre cours ; / Mais quoi qu’à chaque pas je puisse voir paraître, / En courroux, comme vous, on ne me voit point être ; / Je prends tout doucement les hommes comme ils sont, / J’accoutume mon âme à souffrir ce qu’ils font. » Pour finir, Alceste s’éloigne du monde, seul ; Célimène ayant refusé de le suivre et de changer pour lui ; elle fait le choix de la vie mondaine, avec ce que celle-ci comporte d’insouciance mais surtout de gaité.

Les lectures possibles du Misanthrope sont multiples : depuis la déception qu’offre le monde des hommes, à celle de la figure du mélancolique annonçant le Romantisme, ou encore les désastres de la jalousie. C’est ce troisième axe que Thibault Perrenoud choisit d’interroger en particulier. D’ailleurs le sous-titre de la pièce de Molière n’est-il pas L’atrabilaire amoureux ? La mise en scène propose d’intégrer pleinement le spectateur aux questionnements du jeune homme. Et elle le fait doublement. D’une part la pièce est transposée au XXIe siècle, dans le cadre d’une fête organisée dans l’appartement bourgeois de Célimène. D’autre part, une partie du public est installée sur le plateau de sorte que les spectateurs, tels des invités, prennent part plus directement aux discussions des différents protagonistes. « Nous instaurons donc un jeu avec le public », explique Thibault Perrenoud, « au-delà de l’histoire mais toujours rattaché à celle-ci. Il ne vient pas simplement pour consommer, pour se délecter mais pour participer. Il est outragé, placé dans des situations qui peuvent être troublantes, gênantes, embarrassantes, inacceptables mais toujours prises à contre-pied par l’humour. […] Nous ne sommes pas dans un quadri-frontal ou un bi-frontal habituel, nous sommes dans un espace anarchique qui offre la possibilité aux acteurs d’être dans des corps du quotidiens, détendus et libres. Éviter le corps « théâtral ». Les spectateurs peuvent les sentir dans leur dos, à côté d’eux, au milieu d’un de leurs groupes».

 

Et si la langue du XVIIe siècle est intacte (à l’exception de quelques anecdotes contemporaines) et formidablement servie par l’ensemble des comédiens, physiquement Célimène est ici une bombasse moulée dans un jean push-up et perchée sur des stiletto vernis. Cette mise en scène a le double mérite de rafraîchir la pièce – nous montrant ainsi l’intemporalité de son propos – ; et ce faisant, elle met en valeur la belle langue de Molière. Parfois le jeu s’aventure dans des tableaux crus : Célimène entreprend un twerk pour retenir Alceste, Philinte simule un striptease, ou encore Alceste qui, mettant son cœur à nu, s’affiche totalement à poil devant son amante… Ces quelques images restent pourtant timides alors que le public aurait supporté davantage d’audace. C’est le regret qu’on aura…On aurait aimé que Thibault Perrenoud n’ait pas peur d’être plus trash –et donc plus drôle – à l’instar d’un Macaigne ou d’une Dave Saint Pierre. Pire, c’eut été mieux.

Sophie Rieu

 

Du 9 au 18 janvier 2019 – Théâtre de la Croix Rousse (Lyon)

https://www.youtube.com/watch?time_continue=132&v=S7Aj0AFFKsI

 

Mise en scène : Thibault Perrenoud

Avec : Marc Arnaud (Alceste), Mathieu Boisliveau (Philinte), Chloé Chevalier (Arsinoé), Caroline Gonin (Eliante), Eric Jakobiak (Oronte), Guillaume Motte (Clitandre et Dubois) et Aurore Paris (Célimène)

Assistant à la mise en scène : Guillaume Motte

Dramaturgie : Alice Zeniter

Scénographie : Jean Perrenoud

Lumière et régie générale : Xavier Duthu

Administration : Dorothée Cabrol

Production, diffusion : Emmanuelle Ossena – EPOC productions

Production : compagnie Kobal’t avec le soutien de l’ONDA – Office National de Diffusion Artistique

Spectacle créé en janvier 2014

Site du théâtre de la Croix Rousse : www.croixrousse.com/

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s