Les Heures sombres de Joe Wright

(crédit photo: Tom Shone)

Comme l’on pouvait s’y attendre à partir des bandes annonces, Les Heures sombres est une reconstitution luxueuse dont le « Grand Homme », Churchill, ne sortira nullement diminué. Tout aussi prévisible était la tiédeur critique de la presse française qui, si elle ne peut dénier la réussite dramatique d’un film indéniablement prenant, n’en ressort pas moins les clichés habituels sur l’académisme et le pompiérisme supposés des productions historiques d’outre-manche. Si le film peut se lire comme  une grande fresque patriotique il ne se réduit pourtant pas à une célébration révérencieuse. Certaines réserves sont compréhensibles : la scène du métro ou Churchill part à la rencontre du peuple britannique parait quelque peu forcée, bien que Churchill semble avoir bien entretenu de tel contacts avec les londoniens ordinaires hors de tout cadre officiel ou médiatique (voir https://www.thewrap.com/darkest-hour-winston-churchill-sneak-off-london-underground-subway/). Certains maniérismes de Wright peuvent agacer comme la répétition, un peu trop systématique, des plongées zénithales sur Churchill, Londres ou les champs de batailles. Mais l’emphase formaliste de Wright offre aussi de grands moments de montage qui sont les marques d’une audace lyrique, rare dans le cinéma contemporain, qui résonnent avec le verbe puissant de Churchill.

Ce formalisme n’est d’ailleurs que rarement gratuit, et même lorsqu’il frôle le mauvais goût il garantit le film contre l’académisme figé de la reconstitution. Les effets de montage, les envols de la caméra et autres travellings virtuoses restent le plus souvent liés aux impressions, sentiments et sensations des personnages comme dans Orgueil et préjugé et Reviens moi, les meilleurs films de Jo Wright à ce jour avec ces Heures sombres. Les personnages sont soigneusement écrits et développés et l’ensemble surprend par son absence de manichéisme. Il eut été simple, et dramatiquement efficace d’opposer la bravoure churchillienne seule rempart contre la barbarie nazie à la lâcheté complaisante des partisans de l’apaisement. Le flamboyant Churchill est immédiatement plus sympathique au spectateur que son principal adversaire, le froid et carriériste Halifax, mais si le premier est sympathique c’est avant tout par des défauts qui semblent le rendre inapte à sa fonction. Les arguments d’Halifax et de Chamberlain en faveur de la négociation sont rationnels et sensibles, guidés par un désir de préserver le mieux possible le peuple britannique des atrocités de la guerre. Par contraste Churchill apparait comme dépressif, alcoolique, exagérément romantique, et parfois incohérent.

C’est dans ce portrait d’un homme au bord de la grandeur mais sans cesse guetté par le spleen et assailli par les doutes que le film touche juste. Gary Oldman, transformé, livre là l’une de ses meilleures performances, qui est d’autant plus impressionnante qu’elle semble dépourvue des afféteries que l’on peut observer chez de grands acteurs comme Meryl Streep quand elle incarne Thatcher, ou Daniel Day Lewis interprétant Lincoln. Ici, aidé par un maquillage exceptionnel, l’acteur s’efface presque entièrement derrière son personnage. Il donne vie à ce Churchill déchiré entre son aspiration à l’héroïsme et les failles de son caractère instable. Le film fait exister ces contradictions évitant ainsi l’hagiographie servile sans pour autant détruire l’aura légendaire du grand homme. Jo Wright ne déchire pas le voile du mythe, mais il montre comment celui-ci s’incarne progressivement en Churchill,  comment un politicien raté en vient à incarner l’esprit de résistance de toute une nation. Les Heures sombres n’est pas sans défaut, son propos ne brille pas par l’originalité, et l’on peut objecter à cette rhétorique de l’homme providentiel, mais, à l’image de son héros, ce film dégage aussi un véritable panache qu’il n’est pas honteux d’admirer.

Hadrien Fontanaud

Réalisateur : Jo Wright
Scénario : Anthony McCarten
Photographie : Bruno Delbonel
Montage : Valerio Bonelli
Musique : Dario Marianelli
Avec : Gary Oldman, Kristin Scott Thomas, Lily James, Stephen Dillane, Ronald Pickup, Ben Mendelsohn

 

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