Un (Musée) de théâtre, de Clyde Chabot

(crédit photo : La Communauté inavouable)

Lors des journées européennes du patrimoine, Clyde Chabot présentait aux Archives Nationales Un musée (de théâtre), une installation participative à la fois plastique et théâtrale inspirée de la pièce de théâtre Hamlet-machine de Heiner Müller. « RÉALISEZ VOTRE AUTOPORTRAIT EN CHOISISSANT UN OU PLUSIEURS MOTS ET UNE PHOTO VIDÉOPROJETÉE DEVANT LAQUELLE VOUS POSEREZ ». Voici ce qu’indiquait en caractères gras le carton d’invitation des Archives Nationales.

Müller factory

Après avoir exploré depuis 15 ans avec sa compagnie – La Communauté inavouable – la pièce d’Heiner Müller dans différentes mises en scène (2001, 2002, 2004), Clyde Chabot a créé l’installation Un (musée) de théâtre dont l’une des caractéristiques est d’engager une recherche sur l’espace, en faisant voyager l’installation sur les cinq continents. De fait, Un (musée) de théâtre a déjà parcouru Taiwan, le Cambodge, la Corée, le Canada, l’Inde, l’Allemagne et la Suède… La prochaine étape devrait être la Roumanie. Le dispositif est à première vue complexe. Au sol sont disséminés des cartons sur lesquels figurent des mots issus du texte de Hamlet-Machine. Sur des socles est laissé  à la disposition des visiteurs le texte d’Hamlet-machine dans plusieurs langues ainsi que des éléments documentaires. Des ordinateurs offrent la possibilité de visionner les photos prises lors d’installations précédentes dans les pays visités ; elles montrent donc les visiteurs ayant déjà vécu la même expérience. Des casques audio permettent d’écouter la pièce dans différentes langues, alors qu’elle est diffusée en voix off dans l’installation. Sur des tables sont laissés à disposition des albums photos : les participants sont invités à choisir librement une photo historique (photo de presse) ou poétique (photo d’E. Boubat, par exemple) qui sera projetée sur grand écran et servira de fond pour leur portrait. Outre Clyde Chabot qui présente brièvement au public la pièce de Heiner Müller, le fonctionnement de l’installation qu’elle a conçue, et la façon dont les participants peuvent se l’approprier, deux techniciens sont mobilisés : celui qui projette la photo choisie, et le photographe qui immortalise l’image présentant l’expérimentateur, brandissant un mot de la pièce et se tenant devant la photo historique vidéo projetée. Les photographies viennent alors s’ajouter à celle des précédentes éditions, augmentant ainsi la collection poétique et politique du musée.

Entre œuvre duchampienne et micros fictions

Le procédé est judicieux et aurait sans doute plu au dramaturge allemand. Puisque celui-ci avouait s’intéresser finalement davantage aux arts plastiques qu’à la littérature. Parlant de sa collaboration avec Erich Wonder, Heiner Müller aimait dans le travail de ce dernier l’élaboration « d’espaces dans lesquels les textes reposent et peuvent travailler ». Or l’installation de Clyde Chabot relève davantage des arts plastiques, permettant de déployer une œuvre sur 3 dimensions, voire sur 4 puisqu’elle ne néglige pas le temps et en particulier l’exposition de la « cyclicité » de l’histoire chère à Heiner Müller. Comme à son habitude, pour cette pièce le dramaturge a usé de collages, de juxtapositions de fragments dans une entreprise de déconstruction (déconstruction de la pièce shakespearienne et déconstruction de ses personnages) en reconstruction d’une histoire capable de s’inscrire dans l’actualité sociale et politique du spectateur. Ce que recherche Heiner Müller c’est le questionnement du spectateur y compris s’il doit susciter le désarroi. Il se serait inspiré de l’œuvre composite et impénétrable de Marcel Duchamp, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même, pour écrire Hamlet –Machine. Il note d’ailleurs : « Voilà ce qui m’a frappé à propos de Hamlet-machine : quand j’ai écrit le texte […] je n’avais aucune idée de sa réalisation sur scène. Pas la moindre. C’était un texte et pour ce texte il n’y avait dans mon imaginaire, ni espace, ni scène, ni acteurs, rien. […] Dans Hamlet-machine, il y a des indications de scène délirantes, toutes irréalisables – un symptôme qui montre que je n’arrive plus à imaginer une seule possibilité de réalisation et que je visionne plus d’espace où cela pourrait se dérouler. Ce qui signifie, donc, que ce sont des pièces ou des textes dont la seule scène serait mon cerveau ou ma tête. C’est dans mon crâne que tout se joue. Comment réaliser ça au théâtre ? […] Cela reste, pour moi, une question totalement ouverte. » Question à laquelle Clyde Chabot propose une réponse, laquelle pourrait consister en l’exploration de l’esprit de l’artiste (celui de Heiner Müller, mais aussi celui de Clyde Chabot). Le visiteur a en effet accès à une documentation conséquente, ce qui lui permet de prendre connaissance à la fois de la pièce et du texte d’Hamlet-Machine, mais aussi des étapes précédentes, de la construction de l’installation. Par ailleurs, sa participation est vitale pour la machine – sans les photos des visiteurs la machine n’est rien.

Si les participants se familiarisent rapidement à l’installation et prennent un réel plaisir à choisir le mot et la photo -devant lequel sera réalisé leur portrait-, on se demande néanmoins si les choses ne restent pas « en surface » parce qu’ils sont peu nombreux à consulter la documentation autour du texte d’Hamlet-Machine. Alors qu’ils se montrent enthousiastes à inscrire leur histoire dans la collection du Musée, mesurent-ils vraiment la portée collective et historique de l’œuvre ?

Sophie Rieu

 

 

Un Musée (de théâtre)

Inspiré de Hamlet-Machine de Heiner Müller

Conception Clyde Chabot

Présentée aux Archives Nationales de Pierrefitte.

Site de la Communauté Inavouable : http://www.inavouable.net/

 

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