Des hommes en devenir, d’Emmanuel Meirieu

(crédit photo P. Gelly)

Adaptant le roman de Bruce Machart, Emmanuel Meirieu propose le portrait de six hommes ordinaires. Face au public, dans une justesse et un dépouillement total ces personnages viennent chacun à leur tour, seuls en scène, partager leur histoire « crevant le quatrième mur comme ils déchireraient un écran de cinéma «  (E Meirieu). S’adressant directement au spectateur, ils racontent un moment de leur vie, un moment qui a fait basculer leur existence à jamais.

CHIEN CREVÉ

A jardin une dépouille de chien crevé fait office de décor ; à cour une caméra et un simple micro sur pied attendent leurs confidences. Le dispositif est en effet succinct : un personnage se tient debout devant le micro, un brouillard sordide et crasseux plane lourdement comme un spectre et flotte sur un plateau aux reflets sombres et pourpres, enfin, un voile transparent translucide placé entre la scène et le public fait office d’écran de projection. Pour ce spectacle, Emmanuel Meirieu s’est inspiré de Moth, un groupe de parole new yorkais qui invite des anonymes à conter une partie de leur histoire en public. Le premier personnage, Ray, est un gars quelconque, écrivain raté qui vit difficilement de quelques textes vendus au Reader Digest. Sa compagne ne pouvant plus supporter de le voir trainer à longueur de journée dans leur appartement, l’a foutu à la porte. Ce jour-là Ray s’est réfugié chez son meilleur ami, ils ont bu plus que de raison, puis embarqués dans une voiture, ils ont roulé une bonne partie de la nuit, à vive allure, tout en déblatérant sur cette « garce » juste bonne à le déconsidérer. Soudain la voiture a heurté quelque chose. Un chien. Son ami au volant s’en foutait pas mal d’avoir écrasé ce clébard, un clebs de plus ou moins. Mais le propriétaire de l’animal totalement effondré s’est jeté sur la voiture, hurlant, pleurant l’animal, comme s’il avait perdu son enfant. Alors Ray s’est rendu compte de la vie qu’ils venaient de briser instantanément  Tandis que son ami de débauche continuait à plaisanter sans s’émouvoir le moins du monde de ce chien crevé, Ray a eu l’envie soudaine de lui en coller une. Parce qu’il venait de réaliser qu’il aurait aimé tenir à quelqu’un comme cet homme, abattu, tenait à son chien. C’est alors que le visage en gros plan de Ray, filmé en temps réel, ralentit puis se fige, son poing à hauteur d’épaule, prêt à exploser. Le plan sur l’écran s’enfle au point d’engloutir le spectateur. Tandis que le regard s’était jusqu’à présent habitué à jongler entre l’acteur présent, se tenant devant son micro, et quelques images projetées sur le voile – la vitesse sur l’autoroute, les phares, les lumières de la nuit, parfois superposées à des plans du visage – brusquement le temps s’arrête net sur cette image pétrifiée et pétrifiante qui occupe toute la place, et ce faisant, nous anéantit par sa violence, sa justesse, et sa gigantosité. Alors ce gros plan de visage devient exactement ce que Deleuze nommait au cinéma une image-affection. C’est-à-dire le sentiment-chose dans toute sa puissance d’expression, sa force : l’essence dont sont faites la fureur et détresse à la fois.

 OUBLIER QUE C’EST DU THÉÂTRE

« Je souhaite travailler avec la vidéo », explique Emmanuel Meirieu, « comme une source de lumière en plus, aux possibilités infinies. Mon idée est de construire une« photographie » générale, à l’instar de ce que revêt ce terme au cinéma. Les comédiens interprètent des personnages qui partagent notre temps. Ils sont présents et respirent le même air que le public. Ils sortent de l’obscurité et brûlent d’émotion en nous parlant. » De fait, Ray mais encore Tom le directeur de la scierie, Vincent l’aide-soignant, ou Soiffard sont des personnages incandescents. Parce que chaque comédien est d’une justesse suraigüe, parce que ces effets gros plans coagulent l’émotion à son acmé, on sort de ce spectacle aussi abasourdi qu’ébloui. Un peu plus humain sans doute.

 

Sophie Rieu

 

Adaptation et mise en scène: Emmanuel Meirieu
D’après Bruce Machart – traduction François Happe
Co-adaptation et collaboration artistique : Loïc Varrault
Avec Stéphane Balmino, Jérôme Derre, Xavier Gallais, Jérôme Kircher et Loïc Varrault
Costumes et création visuelle des personnages: Moïra Douget
Maquillage : Estelle Tolstoukine
Musique originale : Raphaël Chambouvet
Son : Raphaël Guénot
Lumières, décor et vidéo : Seymour Laval et Emmanuel Meirieu
Production Bloc Opératoire
Coproduction : Comédie de l’Est – CDN, Comédie PoitouCharentes – CDN, Chateauvallon-SN, Centre de Production des Paroles Contemporaines Aire Libre
Avec le soutien : Région Auvergne-Rhône- Alpes et La Ville de Lyon
Site du Théâtre de la Croix Rousse : http://www.croix-rousse.com

Du 10 au 14 octobre 2017
Durée : 1 h 40

 

 

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