Je ne veux plus, d’Olivier Letellier 

(crédit photo: Théâtre du Phare)

Du conte à l’Histoire

Direction le studio de danse du Théâtre Le Merlan, à Marseille, pour une représentation théâtrale. Le parti-pris est de rapprocher les spectateurs du spectacle et de l’actrice, et de créer un lieu d’intimité : la jauge est limitée, les petits gradins amovibles sont posés en arc-de-cercle autour de la scène de deux mètres sur deux. Ensuite, que voit-on ? Notre curiosité est tout de suite éveillée : hormis une grande lampe articulée, les objets scéniques sont recouverts de draps, avant que le personnage en tirant dessus ne fasse apparaître un pupitre et un tabouret. Ce dévoilement annonce par métaphore la révélation d’un secret familial qui sera découvert à la fin de la pièce…

Cette pièce est un solo qui s’inscrit dans un plus vaste projet, un triptyque intitulé « Maintenant que je sais / Je ne veux plus / Me taire », engagé par le Théâtre du Phare d’Olivier Letellier. La problématique commune est celle de femmes décidant de changer leur destin.

Dans la pièce Je ne veux plus, le personnage est une religieuse, narrant son histoire au chauffeur de bus qui doit la ramener au couvent de Manaus. Le spectateur est mis dans la position de ce chauffeur, à l’écoute de son histoire, dans un jeu de regards et d’interpellation du public. Elle nous fait plonger dans son enfance, dans le temps où elle n’était encore qu’elle-même, et non une figure sociale bien reconnaissable. Elle nous raconte l’humain en dessous de l’habit. L’histoire d’une enfance passée dans une maison isolée, entourée de la forêt tropicale, et dominée par la figure paternelle autoritaire. Pourtant, ce n’est pas une enfance solitaire, grâce à une fillette du village voisin qui s’aventure un jour près de la maison, alors que Luz est montée sur le toit pour observer la nature autour. La présence de cette fillette, Rosa, est rendue quasiment tangible grâce à un pantin en bois que l’actrice fait évoluer et parler. Les positions de l’enfant  et les expressions employées sont à même de faire sourire : Rosa s’exprime par questions fermées (« Alors, tu viens ou tu viens ? ») et les insultes qui fusent lors des disputes ont une certaine originalité (« glaire de porc ! », « puce de cul ! »). La réverbération des regards entre l’actrice, le public, voire aussi la marionnette, sème un trouble agréable et poétique. Car si la relation entre les deux fillettes est caractérisée par l’humour, elle laisse aussi beaucoup de place à la poésie, notamment lors de la découverte d’une caverne emplie de lucioles : le tabouret bascule alors et laisse passer le pantin dans un monde merveilleux… En échange, Luz fait découvrir à Rosa la « dissécation » d’animaux, que son père lui enseigne…

Mais vient un moment où le « funambule » Luz doit redescendre sur terre, et affronter l’autorité de plus en plus étouffante de son père, son emprise psychologique, la haine des autres villageois vis-à-vis de lui, les rumeurs, les jets de pierre, et pour finir le départ précipité et son abandon au couvent…

Maintenant, l’heure de la révélation est venue, son père a été retrouvé noyé et ce bureau, où trône ce pupitre plein de documents écrits en langue étrangère livre son secret. Si celui-ci est prévisible par le spectateur, par des indices égrainés tout au long de la pièce, la force de la révélation tient en sa représentation et en l’utilisation du pupitre qui devient une boîte à horreurs…

Luz se retrouve face à des questions et à un choix. Que doit-on garder de la mémoire de notre famille ? Quelle part de nous-même entre dans l’hérédité ? L’individu peut-il exister hors de sa famille ?

Le dispositif mis en place, de proximité avec le spectateur, est puissamment efficace pour faire partager l’émotion du personnage, face à cette histoire familiale forte. Le passage du rire aux larmes, du conte à l’Histoire, dans une utilisation inventive de l’objet scénique, en fait un spectacle bouleversant, à vivre et à partager !

Elisabeth Pouilly

Vu au Théâtre Le Merlan – Scène Nationale de Marseille, le 15 mars 2017.

 

Elisabeth Pouilly est doctorante en Etudes Théâtrales à Paris III. Elle fait une thèse sur le théâtre et le cinéma d’Alejandro Jodorowsky. Elle est professeur de lettres modernes à Marseille.

 

Texte : Magali Mougel

Mise en scène : Olivier Letellier

Assistanat : Jérôme Fauvel et Cécile Mouvet

Assistanat marionnette : Simon Delattre

Création lumière : Sébastien Revel

Création sonore : Arnaud Véron

Scénographie : Amandine Livet

Création costume : Sarah Diehl

Interprétation : Maïa Le Fourn

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