Silence, de Martin Scorsese

(Crédit photo: Kerry Brown)

Scorsese reste largement perçu comme le cinéaste de la mafia. Bien que la majeure partie de son œuvre n’ait rien à voir avec le milieu criminel, le diptyque Les Affranchis/Casino semble l’écraser de son rayonnement. On oublie que toute l’œuvre de Scorsese, qui manqua de devenir prêtre, est marquée du sceau de l’angoisse métaphysique, de la foi et du doute. Chacun de ses héros, croyants ou non, touchés par la grâce ou irrémédiablement damnés, semblent destinés à revivre la passion du christ. L’imagerie doloriste imprègne ce cinéma ou les personnages se consument dans le doute, le désir, la violence et la culpabilité. Même le très ironique, et résolument désacralisé, Loup de Wall Street offre avec ses traders qui s’enfoncent toujours un peu plus dans un avilissement tant physique que moral, une image de l’humanité souffrante inspirée par ce dolorisme chrétien. Silence reproduit ce schéma, cette fois ci explicitement, à travers le parcours du père Rodrigués.

Bien sur la perspective chrétienne de Scorsese n’a jamais été des plus orthodoxes, il suffit de se rappeler des polémiques et des violences qui ont accompagnées la sortie de La Dernière Tentation du Christ. Silence ne fait pas exception et s’il porte sur les persécutions subies par les chrétiens du Japon et les pères jésuites venus prêcher l’évangile, il est tout sauf une apologie de l’évangélisation ou un martyrologe sulpicien. La voix off du personnage principal est omniprésente et témoigne d’une versatilité typique de la narration scorsesienne : d’abord cantonnée à la lecture des missives adressées par le père Rodrigués à son supérieur jésuite, elle devient, à mesure que grandit l’isolement du personnage, un monologue intérieur à mi-chemin entre la prière, la rumination et l’apostrophe. A cette plongée dans la conscience tourmentée du héros, s’oppose une image dont Dieu est résolument absent. Les quelques plans en plongé zénithale qui pourrait manifester une transcendance ne laisse qu’une impression de malaise que renforce la déformation de l’image par le grand angle. Le naturalisme de la mise en scène rend toute leur brutalité aux supplices subis par les chrétiens japonais et les vident de toutes substances spirituelles, leur répétition ad nauseam ne fait que démontrer l’absurdité d’un martyre qui n’ouvre sur rien d’autre que le néant et la destruction.

Silence est peut être l’un des films les plus difficiles et exigeants de son auteur. Si son style, (sensible dans l’expressivité du montage et la grande mobilité de la caméra) est bien là il n’offre rien de particulièrement aimable ici. La photographie est élégante mais austère, le rythme est lent et la violence y est frontale sans s’accompagner de la frénésie formelle habituelle, ce qui ne la rend que plus perturbante. Néanmoins derrière cet ascétisme qu’il est permis de trouver aride, Silence est une épopée intérieure d’une réelle profondeur, une méditation douloureuse sur la foi et la confrontation de deux cultures.

Hadrien Fontanaud

Réalisation: Martin Scorsese
Scénario: Jay Cocks et Martin Scorsese, sujet de Shusaku Endo
Image: Rodrigo Prieto
Montage: Thelma Schoonmaker
Musique: Kim Allen Kluge, Katryn Kluge
Scénographie: Dante Ferretti, Francesca lo Schiavo
Avec: Andrew Garfield, Adam Driver, Liam Neeson, Tadanobu Adano

 

 

 

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