Versus, de Nonotak Studio

(crédit photo: Nonotak Studio)

Posthumains sur la scène

Crée en 2011, Nonotak est un projet artistique de l’illustratrice Noémie Schipfer et du musicien Takami Nakamoto. Au début de l’année 2013, ce collectif franco-japonais commence à développer des installations scéniques créant un environnement immersif, onirique et hypnotique qui se donne pour but d’impliquer le public dans la totalité du spectacle.

Versus, présenté le 9 février 2016 à Société des Arts technologiques à Montréalest fondé sur la simulation numérique, et sur les bruits ambiants retransmettant les sons d’environnement enregistrés au préalable. Les images et les sons sont déclenchés en temps réel. Le spectacle dure environ 30 minutes. Durant la présentation, le public peut se promener librement dans la salle, mais peut également entrer ou ressortir quand il le souhaite . L’espace scénique est entièrement recouvert par les projections numériques se succédant. Par les jeux de lumières, par les effets stroboscopiques très puissants, les images abstraites et géométriques sont reflétées partout dans la salle. Elles sont agencées sur le plateau comme des couches imaginaires qui construisent un espace fictionnel. Ce mouvement d’images correspond exactement au rythme du son enregistré. Or, les projections sont accompagnées et portées par des sonorités assourdissantes qui spatialisent l’environnement, tout en créant un effet de présence intense. Autrement dit, l’environnement auditif – les bruits, les clics, les échos, les explosions, les flux sonores – joue sur l’impression de proximité avec la dimension spatiale. Ce dispositif audio-visuel est si immédiat et si efficace que le spectateur/promeneur a l’impression que la source sonore provient de partout, alors que l’espace scénique forme une relation intime avec l’univers auditif. Ainsi, l’effet esthétique de ce spectacle repose sur l’idée que l’univers numérique spatialisant l’environnement, comme les sonorités qui le suivent, ont leur propre trajectoire dans la construction atmosphérique du lieu théâtral. Plus précisément, les parcours auditifs et visuels, parfaitement synchronisés, ont leur début et leur fin. Ils sont présentés dans un rythme bien précis, qui change d’ampleur tout au long de la présentation. Au début du spectacle, le paysage sonore et les plans spatiaux ne sont marqués ne sont pas marqués par de grandes oscillations ou d’éclatements soudains. Ils sont plutôt de configuration stable, voire contemplative. Au fur et à mesure que le temps passe, le paysage se reconfigure et s’intensifie, pour finalement donner suite, à la fin de la présentation, à une dynamique numérique et une tonalité sonore extrêmement forte.

Dans un sens plus large, et sous un autre angle esthétique, le spectacle de Nonotak interroge le rapport entre le réel et l’imaginaire. Face aux images numériques constituant un environnement virtuel, le mécanisme scénographique est modifié en profondeur par rapport à la conception théâtrale traditionnelle. Dans ce sens, il devient très difficile de distinguer le réel de l’univers fictionnel théâtral. Par une mise en jeu du temps de l’action, de la densité des signes et de la superposition technique, le rapport du public à la réalité de l’œuvre artistique comme telle est altéré. Les dispositifs, tout comme les interfaces mis en place, ne cessent de renouveler la dynamique entre l’espace, le temps et le spectaculaire. Ainsi, les frontières entre illusion et réalité se brouillent, forçant le spectateur à entrer dans un nouveau jeu qui est multidimensionnel. Or, ce « jeu » n’est rien d’autre qu’une errance conduite par l’acte numérique qui superpose un espace fictionnel comme le seul objet, seule potentialité dramaturgique, seule réalité scénique. L’ancrage du spectateur dans l’instantanéité du moment ainsi que dans la simultanéité des dispositifs scéniques, produit un effet de dissociation de l’actuel et du virtuel, du passé et du futur, du réel et de l’imaginaire. Ainsi, l’immersion dans Versus est complète. L’expérience imaginaire du public n’est pas créée, ni provoquée par le spectacle. Elle est intégrée au continuum fictionnel présenté sur scène.

Filip Dukanic 

Filip Dukanic est doctorant en cotutelle entre l’Université Paris 3 Sorbonne-Nouvelle (Institut de recherche en études théâtrales) et l’Université de Montréal (Département des littératures de langue française), sous la direction de Joseph Danan et Jean-Marc Larrue.  Ses recherches portent essentiellement sur l’esthétique de la disparition sur la scène contemporaine et sur la philosophie du post-humanisme.

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s