Les métopes du Parthenon, de Romeo Castellucci

(crédit photo: Camilla Pizzichillo)

Au delà de la mimésis.

De nombreux spectacles de la compagnie de Romeo Castellucci, Societas Raffaello Sanzio, exposent aujourd’hui des rapports très forts avec la tragédie grecque. Retravailler, reconsidérer et penser autrement l’appréhension du monde tragique – tel est le fait caractéristique de ces mises en scène.  S’attachant aux questions de la mort, de l’origine de l’humanité, de la disparition et de la souffrance dans le monde antique, ces spectacles qui remettent en cause le concept de la mimesis, proposent également de réfléchir sur ces mêmes aspects dans le contexte contemporain. Le spectacle Les Métopes du Parthénon a été présenté à Paris dans des circonstances très délicates, dix jours après les attentats du 13 novembre 2015 dont le bilan total a été de 129 morts et 352 blessés.

La performance est concentrée autour de six morts et cinq énigmes les précédant, projetées sur un mur. Chaque performeur trouve la mort d’une façon différente et à chaque fois le véhicule d’aide médicale urgente n’arrive pas à lui sauver la vie. La première mort est celle d’une jeune fille : elle est happée par une voiture pendant qu’elle traversait la rue. Des cris, du bruit et beaucoup de sang par terre pendant que le véhicule du S.A.M.U arrive à toute vitesse du fond de la salle. Les morts se succèdent autour des spectateurs qui se promènent librement dans la salle. La deuxième est celle d’un homme mûr à cause d’une crise cardiaque ; la troisième, celle d’un ouvrier qui s’est gravement blessé pendant son travail ; la quatrième, celle d’une jeune fille au corps brûlé dans un incendie ; la cinquième, celle d’un homme dont le corps a été recouvert d’un produit chimique et la sixième, celle d’une fille, victime d’un accident grave. Entre ces disparitions, tandis que les performeurs entrent et sortent de la scène, les énigmes sont projetées sur le mur toujours sous la même forme : texte court présentant une devinette, suivi quelques instants plus tard par la question « Qui suis-je ? » Une fois les questions disparues, les réponses aux devinettes apparaissent accompagnées d’un bruit assourdissant. Les réponses sont présentées dans l’ordre suivant : l’ombre, la vague marine, l’œil, le trou, le lendemain.

Outre l’aspect violent de la performance qui expose la finitude de l’homme dans le combat contre lui-même (notons ici que chaque mort dans la performance a été le résultat de l’attaque d’un autre homme ou du matériel créé par l’homme) et la référence évidente à la tragédie grecque qui souligne son caractère mythique, la performance de Castellucci met en jeu de façon radicale les règles de la mimesis. Or, l’idée de la représentation dans ce spectacle est exclue car on y trouve une tendance qui échappe par différentes manières à ses propriétés principales : texte dramatique, récit, structure fermement établie de l’espace-temps sur la scène, empathie psychique de l’acteur et du spectateur sur le personnage, réception passive du spectateur, etc. Le corps de l’acteur se présente comme tel, il ne joue aucun personnage. Autrement dit, le corps s’absolutise et devient le seul porteur du sens. L’acteur met en scène son propre moi proposant sa présence et son destin tragique à la contemplation. En ce sens, les performeurs et les spectateurs sont inclus dans un phénomène unique qui s’élabore dans une interaction entre regarder et être regardé. Ce phénomène esthétique, qui n’est pas entièrement non-mimétique, mais plutôt pré-mimétique ou proto-mimétique, joue sur la dualité présence/absence qui n’installe pas un univers dramatique. Or, la réalité scénique des Métopes du Parthénon est revendiquée à titre d’expérience, plutôt que de représentation. Les décors ne servent également pas à figurer un univers autre que celui présenté sur le plateau. Il s’agit plutôt d’un lieu éphémère, sans hiérarchie, prise dans l’instant de l’événement.

Filip Dukanic

Filip Dukanic est doctorant en cotutelle entre l’Université Paris 3 Sorbonne-Nouvelle (Institut de recherche en études théâtrales) et l’Université de Montréal (Département des littératures de langue française), sous la direction de Joseph Danan et Jean-Marc Larrue.  Ses recherches portent essentiellement sur l’esthétique de la disparition sur la scène contemporaine et sur la philosophie du post-humanisme.

Conception et mise en scène: Romeo Castellucci
Devinettes: Claudia Castellucci
Collaborateur artistique: Silvia Costa
Effets spéciaux: Giovanna Amoroso, Istvan Zimmermann

 
Avec: Urs Bihler, Dirk Glodde, Silvia Costa, Zoe Hutmacher, Liliana Kosarenko, Maximilian Reichert

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