Petits crimes maison : Sweet Home du Théâtre La Licorne

(Crédits photo: Christophe Loiseau)

Rose décadent. Rez-de-chaussée d’un immeuble insalubre et bruyant. Nous franchissons le seuil de la pauvreté. Suzanne, blonde artificielle au rose dévorant vibre de colère, aigrie jusqu’à l’os. Objectif : quitter le rez-de-chaussée pour gravir les étages qui lui reviennent de droit. Elle qui, toute sa vie a rêvé de solitude, vit dans un immeuble sordide et surpeuplé. Éventrer le chat, kidnapper la voisine pour la mettre à la cave, établir des stratégies d’attaque sur maquettes en ferraille, voler le courrier et pousser les voisins vers la sortie… Suzanne ne lâche rien et part en croisade contre l’injustice, d’une manière bien personnelle, frôlant le polar dominé par les petits crimes de la ménagère.

Claire Dancoisne nous concocte ici une mise en scène joyeuse et terrifiante, peuplée d’objets rouillés, vieillis, faussement issus de la débrouille et du bricolage, devenant les partenaires de cette conquête absurde d’un royaume rêvé déjà en ruines. Ces objets, sculptures, accessoires… insufflent de la force à Suzanne, et donnent la réplique à Rita Tchenko. Seule en scène, la comédienne peuple ce polar burlesque de rebondissements et d’absurdité pour servir la (noble ?) cause de Suzanne. Dans un équilibre harmonieux autant qu’insaisissable, Rita Tchenko et ses objets se donnent la réplique dans un jeu de ping-pong au rythme effréné.

L’aigreur, la rage, sous l’effet du masque et du maquillage, viennent distordre le corps de la comédienne jusque dans ses tendons, ses muscles et ses os. Théâtre physique où tout le corps est en tension, chorégraphie de la haine accumulée depuis des années, la rancœur se fait profonde, modifiant le corps jusque dans les tremblements qui le parcourent. Le corps ne devient qu’une masse de crispation, une révolte toujours au bord de l’éruption. La douleur constitue Suzanne jusque dans l’hystérie de la voix et l’écarquillement pétrifié des yeux.

Dans ce conte meurtrier de Sweet Home, point d’états d’âme, mais des nerfs à vif et un besoin de solitude chez Suzanne qui crée la rigueur de la froide concentration. Chasser méthodiquement les nuisibles. Éradiquer avec efficacité les voisins non-désirés. C’est décidé : l’immeuble lui revient. Jusqu’à quel point faudra-t-il se battre pour pouvoir quitter les bas-fonds et avoir le droit, enfin, de contempler le soleil ?

Mener la guerre pour ce que l’on considère comme son droit. Coûte que coûte. Quitte à ce que le ciel vous tombe sur la tête et avoir les mains tachées de sang. Dans la lutte pour sa survie et son bien-être (relatifs), jamais aussi bien servie que par elle-même, Suzanne, seule, prend les armes.

*

La création a été accompagnée d’une rencontre au Mouffetard – Théâtre des Arts de la Marionnette avec Claire Dancoisne, Rita Tchenko, Marthe Bouillaguet et les étudiants de Paris 3-Sorbonne Nouvelle, dans le cadre de l’enseignement Marionnette, marionnettiste, acteur : confrontation des corps et des matières d’Oriane Maubert.

Oriane Maubert, vu  le 06/03/2017.

Un spectacle du Théâtre La Licorne
Mise en scène et scénographie : Claire Dancoisne
Texte : Arthur Lefebvre
Interprétation : Rita Tchenko
Musique : Maxence Vandevelde
Objets : Maarten Janssens et Olivier Sion
Décors : Alex Herman
Peintures : Chicken et Detlef Runge
Costumes : Anne Bothuon
Régie : Brice Nouguès

 

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