Dans le nom, de Tiphaine Raffier

(crédit photo: Théâtre de La Criée, Marseille)

Bruit et silence dans la campagne française.

A l’entrée, première surprise : avec le programme du spectacle sont distribués des bouchons d’oreilles… On s’apprête alors à découvrir sur scène des musiciens. Or il n’en est rien : l’atmosphère sonore est toute différente, tendue, électronique. Au début, les acteurs hurlent pour essayer de se faire entendre des spectateurs, au-dessus d’un chaos acoustique. Pourquoi ? C’est bien là qu’est l’histoire, celle des mots, des mots qui se déversent, ou des mots difficiles à prononcer, et à entendre. Particulièrement les noms. Lorsque le bruit s’arrête, c’est pour mieux découvrir les tensions entre les personnages, entre un frère et sa sœur, idéalistes poursuivant leur rêve de retour à la terre, d’agriculture biologique, et les autres, tenants de la tradition. Les mots n’expriment plus rien alors que la paradoxale incommunicabilité entre ces deux mondes. Le seul personnage défini comme un médiateur possible est l’ancien instituteur du village, « Alangue », qui justement a perdu « la langue », et ne peut plus s’exprimer que par des borborygmes (souvenir peut-être de l’orateur dans Les Chaises, de Ionesco, incapable de délivrer le Message pouvant sauver l’humanité)… Chacun peut alors traduire comme il l’entend. Tout se complique quand la sœur devient sourde du jour au lendemain, et doit apprendre un autre langage, lui ouvrant la voie vers un autre monde : celui des signes, qui lui semble plus amical et plus profond.

Le spectacle s’ancre dans une réalité sociale, politique et économique actuelle : les nouveaux paysans, le refus d’une transmission intégrale d’un savoir-faire lié à l’industrie agro-chimique, la dichotomie entre le regard nostalgique et bienveillant porté sur le monde paysan et leur réalité, faite de solitude et de difficultés financières. Comment faire passer l’expérience ? Comment faire se rencontrer ces deux discours ? Quand Davy, l’agriculteur, rencontre Nadine, c’est justement une rencontre complice de deux corps et une confrontation de deux états d’esprit. Au discours populiste de Nadine sur la fierté d’appartenir à une terre, à une nation, dont les agriculteurs sont les derniers défenseurs, répond la formidable description, cauchemardesque, de l’accouchement d’un veau mort, par Davy. Il est d’ailleurs à noter à cette occasion la remarquable performance de l’acteur, David Scattolin.

A ces questions très modernes vient se superposer tout un fond ancestral de croyances populaires. Tiphaine Raffier cite comme source d’inspiration les travaux de l’ethnologue Jeanne Favret-Saada, sur la complexité du système d’ensorcellement et de désensorcellement. Car lorsque les malheurs viennent à s’abattre sur les deux jeunes arrivants, leur univers et celle de la pièce basculent. Le silence s’installe, celui du mystère, de l’incompréhensible : « Il y a des choses qu’on sait, et d’autres qu’on ne sait pas ». Ils font appel à « L’homme de Lacroix », qui se révèle être une femme enceinte cartomancienne, qui les enjoint à se couper du monde, à se méfier de leurs voisins, afin de trouver celui qui les a ensorcelé, et de prononcer son nom, pour retourner le sort contre lui. L’espace imaginaire de la pièce se rétrécit, les champs ne sont plus évoqués que par le jeu vidéo projeté auquel joue Davy pour se désennuyer. Le spectateur se fait inspecteur, guettant les signes révélateurs dans chaque personnage… Jusqu’à la révélation, qui laisse toutefois planer le doute tant la difficulté de comprendre la langue de l’Autre est grande. Ce spectacle est peut-être alors plus qu’un plaidoyer pour le pouvoir des mots et des noms, une démonstration du pouvoir de la croyance en eux.

La mise en scène sert admirablement l’intrigue et fait coïncider ces deux mondes opposés, en utilisant les moyens d’une grande salle de spectacle moderne (fumée, projection sur grand écran, machinerie), sans empiéter sur le texte théâtral, aussi précis que son sujet le réclame. L’écran permet souvent de prendre le relai quand la parole devient déficiente, cette intermédialité apportant du sens, et un niveau de lecture supplémentaire au (télé)spectateur.

Elisabeth Pouilly

Vu au Théâtre de la Criée – Théâtre National de Marseille, le 24 janvier 2017.

Elisabeth Pouilly est doctorante en Etudes Theâtrales à Paris III. Elle fait une thèse sur le théâtre et le cinéma d’Alejandro Jodorowsky. Elle est professeur de lettres modernes à Marseille.

Texte, mise en scène et scénographie : Tiphaine Raffier.
Vidéo : Pierre Martin, en collaboration avec Simon Gosselin.
Lumières : Bernard Plançon.
Son : John Kaced.
Régie générale et Régie Lumière : Arnaud Seghiri.
Traductrice (langue des signes) : Agathe l’Huillier.
Avec : Joseph Drouet, Noémie Gantier, François Godart, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, David Scattolin.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s