Hansel et Gretel, La Cordonnerie

(crédit photo: Sébastien Dumas)

La caravane d’Hansel et Gretel soufflée par la crise financière des années 70

De la finesse des bruitages au plateau à l’élégance du long-métrage, La Cordonnerie travaille depuis plusieurs années sur le principe du « ciné-théâtre », alliant composition musicale, jeu d’acteurs, réalisation filmique projetée et environnement sonore live. En adaptant les contes, source intarissable d’inspiration, La Cordonnerie crée des versions décalées, dans une réalité temporelle proche de celle vécue par les spectateurs (la Chute du Mur de Berlin et la vie en HLM pour Blanche Neige, une station essence pour Ali Baba et les 40 voleurs…). Avec Hansel et Gretel, c’est résolument une inversion des valeurs habituelles, interrogeant nos codes sociaux actuels qui est soulevée : peut-on abandonner dans la forêt les personnes âgées, de plus en plus nombreuses, pour palier à la crise économique ?

Théâtre pauvre, tout en étant à la pointe des technologiques filmiques, le socle narratif d’Hansel et Gretel est celui d’un focus sur les couches sociales occidentales les plus modestes, que la société de consommation a irrémédiablement marginalisées. Solidaire dans l’extrême pauvreté, cette microsociété inévitablement repliée sur elle-même est montrée sous un éclairage autant teinté de misérabilisme que d’un amour vrai. Jacob est au chômage et vit dans une caravane avec ses parents Hansel et Gretel. Les enfants du conte ont fait place à un couple de magiciens à la retraite, désormais dépendants de leur fils. « Comment vivre la charge matérielle et affective que représente au quotidien la perte d’autonomie de nos ascendants » ? On partage un œuf au plat en trois, un petit espace de vie, on se sert les coudes. L’arrivée d’une mystérieuse femme, Barbara, rencontrée au détour d’un sentier dans le bois, figure presque hybride entre le loup du Petit Chaperon Rouge, Matrix et la Reine de Blanche Neige, dynamite alors l’équilibre familial déjà fragile et révèle l’égoïsme face au dénuement et au partage. La poule, unique source de nourriture, est tuée pour un seul repas : que faire alors de ces vieux qui encombrent et coûtent cher ? Barbara convainc en peu de mots Jacob d’abandonner les parents. Une étrangère parvient sans peine à réduire à néant les liens du sang.

La Cordonnerie teinte aussi de poésie son adaptation d’Hansel et Gretel à travers un travail raffiné et très élaboré autour du bruitage et de la musique live portés par des acteurs et des musiciens virtuoses. On marche sur une guirlande de Noël pour bruiter les pas sur les feuilles dans la forêt, on ferme un coffre en bois lorsque la porte de la caravane claque, on touille avec une cuiller le fond d’un aquarium lorsque Jacob part à la pêche. Chaque objet devient outil dramaturgique autant que source sonore. Le film projeté est muet et les voix sont prises en charge par les acteurs sur le plateau : se doublant euxmêmes, ils adressent leurs paroles face public, dans un jeu interactif et complice. Performeurs aux multiples facettes, les deux acteurs, homme et femme, multiplient par quatre leur présence respective sur le plateau : le jeu d’acteur en direct, le bruitage, la voix de Josef ou Barbara, la voix du père ou de la mère. La Cordonnerie offre ainsi différents niveaux de lecture au spectateur qui peut naviguer librement entre le film muet et sa narration, les bruitages et la musique qui lui donnent vie sur le plateau, et le jeu de scène des voix de doublage en direct. C’est ici un ciné-théâtre, certes cadencé, mais en train de se faire, dont une partie du processus, comme dans Kiss & Cry de Michèle Anne de Mey et Jaco Van Dormael, est exposée au public. De la magie du conte originel aux vieux magiciens à la retraite, dans l’aller-retour de la scène et de la salle, c’est une réelle interdépendance des espaces de narration qui  s’opère. Un pont est établi entre la lumière du plateau elle-même et celle de la vidéo : lorsque la famille va se coucher, les musiciens continuent de jouer dans la pénombre. À travers une musique et une scénographie fines et poétiques, Hansel et Gretel de La Cordonnerie éclaire les habitudes parfois cruelles que nous avons envers nos aînés. Par ce dispositif autant artisanal que complexe, il s’agit aussi, en creux, d’abattre les murs qui se dressent parfois entre les différentes catégorisations de spectateurs.

Oriane Maubert, vu au Théâtre de l’Agora – scène nationale, le 25 novembre 2016

Adaptation, réalisation, mise en scène : Samuel Hercule et Métilde Weyergans
D’après le conte de Jacob et Wihelm Grimm
Musique originale : Timothée Jolly Voix,
Son : Adrian Bourget et Éric Rousson
Lumières et régie générale : Johannes Charvolin et Sébastien Dumas
Équipe film : avec Michel Crémadès, Manuela Gourary, Samuel Hercule, Métilde Weyergans
Décors : Bérengère Naulo
Costumes : Rémy Le Dual

 

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