Maniacs, le cœur troublé de la relation, près de Pygmalion

(source photo : Ulrike Quade Company)

« Je veux rendre le monde complice de notre relation. »

Commandée sur Internet, Renée attend. Lovedoll japonaise sur mesure et en silicone, fraîchement sortie de son carton, Renée, par sa présence, son sourire figé et ses membres parfois raides, comble la solitude. On connaît d’Ulrike Quade Company et ses mises en scène marionnettiques son goût décalé parfois dérangeant et ses inspirations décapantes. Deux corps nus accueillent le public, l’un portant l’autre sur l’épaule, sur un fond de musique toujours un peu plus fort chez Ulrike Quade que le spectateur ne l’aurait souhaité.

Ces deux corps, dans la nudité la plus totale, exhibent dès les premiers instants de la représentation le réalisme saisissant de la Lovedoll, allant des proportions du corps à la couleur de la peau en passant par la texture des cheveux. Objet d’usine destiné à la vente commerciale (entre 3 et 8 000€ selon les pièces), la Lovedoll semble se détacher de la marionnette animée pour se rapprocher, presque par instant, du théâtre d’objets par son aspect manufacturé. Si l’exposition de deux corps nus coexistant sur le plateau pourrait donner lieu à des interprétations autant teintées de curiosité que sordides, Maniacs (dont le titre joue de manière évidente avec la connotation érotique de l’objet de la Realdoll) parvient très vite à se détacher de la manipulation hyper esthétisée de l’objet sexuel pour entrer du côté de la relation entre l’homme et sa poupée. Cette nudité, presque plus cadavérique qu’érotique, montre dans leur essence la plus pure, sans hiérarchie de valeur, ces deux partenaires de la représentation. La scénographie renforce l’idée de l’expérimentation. Blanche, aseptisée, aux placards sans poignées et aux formes anguleuses, la scénographie d’Ulrike Quade se rapproche fortement du laboratoire expérimental et médical. Cette salle blanche, sans recoins obscurs ni impuretés, expose pleinement les corps, focalisant le regard du spectateur

Avec Maniacs, Ulrike Quade nous propose trois niveaux de lectures relationnelles : une première relation, muette autant que gestuelle, s’établit entre l’acteur et Renée et constitue le socle dramaturgique qui se déploie sur le plateau. Néanmoins, lorsque l’acteur prend la parole, il s’adresse systématiquement, non pas à la Lovedoll, mais au public : pris à partie, le public entre dans le même espace-temps que l’acteur. Maniacs est enfin parsemée de courtes séquences vidéo, presque comme un refrain, dans lesquelles apparaissent les visages de l’homme et de Renée côte à côte, sur fond de paysage bucolique plutôt tarte à la crème, aux vallons verts et fleuris dans un kitch résolument assumé. Dans cette vidéo, le discours du comédien renforce le second degré du décor en prenant directement à partie le spectateur, anticipant systématiquement les préjugés et les pensées qui le traversent. Dynamite jetée sur les codes d’une morale bien-pensante, l’homme ponctue ses discours d’un sourire naïf mais profondément teinté de sincérité.

La relation entre l’homme et sa poupée n’est ni perverse, ni conçue pour remplacer l’amour entre deux individus,  mais apparaît comme une relation sociale. L’exhibition du nu est très vite délaissée au profit d’un certain romantisme et de l’expression d’un fantasme pur. L’amour, le désir de surmonter la solitude n’atteint néanmoins pas la folie de croire que l’humain peut être remplacé.

Renée n’est cependant pas une poupée purement sexuelle, mais une poupée à chérir. La Lovedoll rejoint ici la puissance empathique que véhicule la marionnette, par son extrême fragilité du fait de sa nudité, mais aussi par sa passivité et son incapacité à l’action. La violence exercée par l’homme sur la poupée vient glacer le spectateur au plus profond de son être, déclenchant un silence lourd teinté de rires nerveux.

Sans jamais tomber dans un geste purement esthétique, Maniacs d’Ulrike Quade oscille entre relation réaliste (habiller la poupée, s’asseoir avec elle…) et mouvement proches de la danse (porters, suspension dans les airs, glissades au sol…). L’amour. Rester du côté du relationnel, sans préjugés. « Être à deux, toi et moi me semble de plus en plus entrer dans la normalité. »

bande annonce

Oriane MAUBERT

Mouffetard – Théâtre des Arts de la Marionnette, 29 novembre 2016

Maniacs, Ulrike Quade Company

Conception et mise en scène : Ulrike Quade assistée de Floor van Lissa. Textes : Simone van Saarloos. Interprète : Phi Nguyen. Dramaturgie : Marit Grimstad Eggen. Vidéo : Richard Janssen et Virginie Surdej. Composition sonore : Richard Janssen. Lumières et scénographie : Floriaan Ganzevoort assisté de Paul Romkes. Costumes : Jacqueline Steijlen. Masques : Matt Jackson. Construction décors : Hilko Uil. Régisseur : Niels Runderkamp.

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