Alain Platel – Nicht Shlafen

(photo de Chris Van der Burght)

 

L’étincelle s’affaiblit

 

Alain Platel nous a habitué à une esthétique du contraste : du chaos sombre jaillissent quelques rayons de soleil ou bien de la vitalité exacerbée transpire un goût amer comme dans Coup fatal, présenté la saison dernière à la Maison de la Danse. Avec Nicht Schlafen, la mélancolie semble envahir les individus à la solitude touchante qui peuplent le plateau.

 

La scénographie conçue par Berlinde De Bruyckere n’est pas étrangère à cette atmosphère. La plasticienne Belge est connue pour son travail avec des corps de chevaux, ici exposés en fond de scène : masse grise et noire dont seul le bas du corps est reconnaissable. La sculpture a des allures de memento moris, le temps semble s’être figé dans une chute de l’animal, les pattes tendues dans un dernier cabrement. La musique de Gustav Mahler, retravaillée par Steven Prengels et dans laquelle on perçoit quelques sons d’animaux, fait sombrer les corps dans une énergie tragique imprégnée de désespoir.

Les neufs interprètes de Nicht Schlafen semblent à la recherche d’une communion possible mais sans cesse avortée. La lumière s’allume sur des figures isolées qui se rencontrent dans la lutte : les corps s’entrechoquent, se roulent au sol, certains viennent s’interposer mais finissent dans la mêlée. On ne sait trop s’ils se jettent les uns sur les autres pour se raccrocher à un lambeau d’humanité ou pour l’anéantir. Suite à ces combats acharnés, les interprètes sont à moitié nus, leurs vêtements déchirés. Ils retrouveront plus tard quelques vestes de survêtement défraichies. Ils se séparent, souvent, pour de longues phrases gestuelles où chacun s’enferme dans sa bulle, puis se réunissent pour tenter de se mouvoir à l’unisson, ou dans quelques duos où émerge un peu de tendresse. Certains désagrègent le groupe en restant bloqués dans des postures en déséquilibre, formes sculpturales qui font écho aux chevaux omniprésents.

Des chants où les voix s’unissent et se répondent dessinent la possibilité d’un rassemblement. Les deux chanteurs congolais entraînent alors les autres dans une danse libératrice, où résonnent en harmonie les grelots qu’ils portent aux chevilles. Une bouffée d’air et de vitalité qui permet au spectateur de respirer, dans l’espoir que la solitude ne vaincra pas. La fin du spectacle voudrait poursuivre cette lumière mais l’ambiguïté reste : les corps se déchaînent, la gestuelle se teinte d’un vocabulaire classique où l’envol et la virtuosité pourraient amener une sensation de liberté, mais chacun semble se défouler entre soi et l’on ne sait plus si les figures sont prises dans une sorte de folie sans issue ou dans l’ivresse de la délivrance.

Plus sombre, le dernier spectacle d’Alain Platel ne laisse pas indifférent. La petite flamme qui grandissait en nous et illuminait le regard dans Coup fatal ou, il y a quelques années, dans Gardenia, vacille dangereusement. Pour la garder vivante il nous faudra penser à la fragilité de ces êtres ensemble.

Adeline Thulard

 

PIÈCE POUR 9 DANSEURS CRÉATION 2016 – CHORÉGRAPHIE ET MISE EN SCÈNE Alain Platel

COMPOSITION ET DIRECTION MUSICALE Steven Prengels

CRÉATION ET INTERPRÉTATION Ido Batash, Bérenger Bodin, Romain Guion, David Le Borgne, Boule Mpanya, Samir M’Kirech, Dario Rigaglia, Elie Tass, Russell Tshiebua DRAMATURGIE Hildegard De Vuyst

DRAMATURGIE MUSICALE Jan Vandenhouwe

ASSISTANCE ARTISTIQUE Quan Bui Ngoc

ASSISTANCE À LA MISE EN SCÈNE Steve De Schepper

SCÉNOGRAPHIE Berlinde De Bruyckere

CRÉATION LUMIÈRES Carlo Bourguignon

CRÉATION SON Bartold Uyttersprot

CRÉATION COSTUMES Dorine Demuynck

RÉGIE PLATEAU Wim Van de Cappelle

PHOTOGRAPHIE Chris Van der Burght

PRODUCTION les ballets C de la B

 

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