La Rose dans le bus Jaune d’Eugène Ébodé

(crédit photo: Folio)

« LE NON DE ROSA », une lueur dans le fond noir de l’Histoire

Lauréat du grand prix littéraire d’Afrique noire et du prix Jean d’Heurs du roman historique (2015) pour Souveraine Magnifique, Eugène Ébodé vient de publier dans la collection Folio sa remarquable biofiction inspirée de la vie de Rosa Parks, La Rose dans le bus jaune. Il y met en scène le combat de la « Mother of the Modern Civil Rights Movement » contre les lois ségrégationnistes dites Jim Crow, aux côtés de Matin Luther King et d’autres personnalités marquantes de cette mobilisation des années cinquante et soixante aux États-Unis.

Le roman débute et se termine par l’évocation des dernières années de la vie de Rosa Parks et se présente sous forme d’une remémoration du passé, un recueil de souvenirs poignants. La narratrice, qui n’est autre que Rosa Parks elle-même, nous fait entrer dans son tumulte intérieur pour décrire par le menu sa journée du 1er décembre 1955. Son récit met l’accent sur l’épisode du boycott des bus par la communauté noire américaine à Montgomery et avance par ellipses, brassant dates et repères importants : rassemblements populaires, collectes de fonds, organisation des marches, tournée de Rosa Paks aux Etats-Unis après la victoire définitive des boycotteurs, assassinat de Martin Luther King, rencontre de Rosa avec Nelson Mandela en visite à Detroit, aux Etats-Unis, etc. Les vingt-trois chapitres qui composent l’ouvrage sont ainsi parsemés de fragments de la vie de Rosa Parks et nous éclairent progressivement sur son parcours de femme et de combattante. Un portait fait par petites touches qui restituent l’unité et le caractère inoxydable d’une femme plongée dans la bourrasque mais ne déviant pas sur le chemin qu’elle a choisi.

Eugène Ebodé explique ses liens avec Rosa Parks et son attachement à cette figure emblématique des droits civiques aux USA:

Le récit apparaît à bien des égards comme une biographie fouillée et une audacieuse fiction autour de la personnalité du « Blanc » qui voulait s’asseoir à la place alors occupée par Rosa dans le fameux bus jaune et que l’Histoire a oublié. L’auteur choisit de l’appeler Douglas White, lui attribue des origines et une famille métisses ; et, fait inattendu, White se décide, dans une forme de remords suivi d’un ressaisissement, à jouer un rôle dans le boycott et à régler son pas sur celui de Rosa. Cette trouvaille et ces ajustements donnent à l’auteur la possibilité de combler un « blanc » laissé par l’Histoire dans le but de restaurer la mémoire historique.

Voici l’approfondissement sur Douglas White:

En restituant la manière dont Rosa Parks et son entourage ont vécu les événements, le récit témoigne d’un travail soigneux d’érudition, résultat d’une importante documentation et de nombreuses enquêtes de terrain. Eugène Ébodé affirme, en effet, avoir entrepris pendant plusieurs années des investigations pour comprendre ce qui s’est passé à Montgomery et en Alabama en 1955. Après plusieurs séjours au Sud des Etats-Unis et des échanges par correspondance avec Rosa Parks, il achève en 2007 un premier texte écrit à la troisième personne. La décision de le réécrire à la première  personne n’est venue que tardivement. À l’instar de Marguerite Yourcenar dans Mémoires d’Hadrien, le choix de cette approche narrative traduit un désir de se rapprocher le plus possible de son personnage, qu’il a réussi incontestablement à habiter.

D’ailleurs, le travail documentaire est une étape nécessaire pour écrire une fiction historique:

Ecrire une biofiction de Rosa Parks à la première personne du singulier implique de se mettre dans la peau d’un personnage féminin, au moins le temps de l’achèvement du roman:

Le récit s’emploie à reconfigurer une image de Rosa Parks qui révèle également les préoccupations et la philosophie de l’auteur, à travers notamment le choix de faire de Douglas White un personnage issu d’une famille métisse. On reconnait ici les positions d’Eugène Ébodé sur la mixité, problématique à laquelle il a consacré son roman Métisse Palissade (Gallimard, 2012). Sa quête de l’universalité, à travers la réconciliation des mémoires, passe par l’évocation permanente d’un désir de faire dialoguer les morts et les vivants, métaphore qui exprime sans doute son vœu d’exorciser les démons du passé par une écriture qui abolit les frontières entre le connu et l’inconnu, le visible et l’invisible, le réel et le fictionnel.

Eugène Ébodé poursuit donc dans La Rose dans le bus jaune son projet littéraire dont le but est d’établir des passerelles là où on a érigé des palissades. Il opte pour un style maîtrisé, sans excès de pathos, conservant la même justesse de ton dans la description des émotions des personnages aux prises avec une machinerie sociale qui lamine et broie ceux qui s’opposent à elle. Le roman ne se situe pas dans une perspective machiavélique en opposant le camp des « Blancs » à celui des « Non-blancs ». Il ne prétend pas non plus faire le procès différé d’une déchirure historique qui part de la Traite Négrière à la ségrégation raciale, et de l’Afrique à l’Amérique. La présence de l’Africain Manga Bell, personnage fictif et double de Martin Luther King, venu combattre auprès des Montgomériens progressistes, représente une symbiose qui échappe à la ligne de couleur, déborde les frontières géographiques et raciales. Le discours de ce personnage emblématique rappelle également la part de responsabilité de l’Afrique dans le fléau que fut l’esclavage. Sa voix libérée rejoint celles des « militants de l’égalité » de Montgomery, des femmes et des hommes sans épithètes, qui ont renversé un monstre aux tentacules juridiques interminables. Ils l’ont combattu et vaincu sur le terrain du droit et de la résistance pacifique à l’oppression.

Hommage flamboyant, poétique des enjambements jubilatoires par-delà les genres et les modèles narratifs restreints ou figés, l’écriture ébodienne surprend et intrigue au risque d’indisposer par le jeu souterrain de ses propres aisances. Le « NON DE ROSA » transcende l’imaginaire de l’auteur dont le projet littéraire pourrait bien se lire comme le NOM d’une nouvelle approche littéraire dans laquelle la biofiction s’apparente à une écriture de la rédemption. Il reste bien des bus à prendre sur le chemin de la liberté et de l’égalité sociale, et le NON de Rosa, lueur éternelle, pourrait redresser bien des mémoires.

Lecture par Eugène Ebodé du passage de son roman où le chauffeur du bus, James Blake, ordonne à Rosa Parks de céder sa place à Douglas White:

 

Rabiaa Marhouch

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