Noire, de Tania de Montaigne

(Crédit photo: Grasset)

Une Rosa Parks méconnue

Noire, le dernier essai de la journaliste et romancière Tania de Montaigne, nous introduit dans les coulisses de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis à travers l’histoire de l’une de ses figures méconnues, Claudette Colvin. Le livre revient sur une idée fondatrice des préjugés et des ignominies qui ont meurtri, opacifié et fragilisé l’existence des Noirs, idée contenue tout entière dans cette phrase: «Et les pluies de bananes qui s’abattent aujourd’hui encore, partout dans le monde, sur les sportifs ou les femmes et hommes politiques, Noirs ou assimilés, disent à quel point l’imaginaire tourne toujours autour de cette idée. Jump Jim Crow!» Là est le nœud gordien, qu’il convient de trancher pour rompre avec un malheur ancien qui perdure. Le livre de Tania de Montaigne nous rappelle, en creux, Ralph Ellison et son inimitable Homme invisible, pour qui chantes-tu?

Ici, il s’agit d’une femme. Elle est rendue invisible car son histoire n’a pas fusionné avec la grande Histoire comme ce fut le cas pour Rosa Parks, la mère du mouvement des droits civiques. C’est cette injustice, qui recouvre cette figure ignorée du monde noir, que l’écrivaine entreprend de corriger. Qui est donc Claudette Colvin? Une fille de Montgomery qui n’a que 15 ans lorsque «le mercredi 2 mars 1955 (soit huit mois avant l’affaire Rosa Parks), [elle] sort des cours et rejoint l’arrêt de bus en utilisant le trottoir qu’empruntent les écoliers noirs». Dans le bus arrive l’incident que relate sobrement l’écrivaine: «Claudette ne bouge pas. Une femme blanche debout, une adolescente noire assise, faites vos jeux, rien ne va plus.»

L’approche de Tania de Montaigne est remarquable par la manière tranquille, chirurgicale, dont elle lie les stéréotypes et leurs cortèges d’abominations. Le Juif vivait naguère avec les caricatures et les abjections autour de «son nez crochu». Pour le Noir, le nez est également omniprésent en tant que «marqueur de l’étrangeté, de l’impossible citoyenneté». L’analyste s’insurge, et fait dire à un quidam passablement outré sur le regard porté à son anatomie: «C’est pas mes lunettes, c’est mes narines.» Noire surprend par sa tonalité et le parti pris de l’auteure de mêler subjectivité froide et critique historique en dressant les portraits de personnalités connues, comme Martin Luther King et Rosa Parks, en contraste avec celui de son héroïne qui a raté le train de l’histoire, et qui mérite également respect et reconnaissance pour son implication dans la victoire du droit sur l’ignoble.

Rabiaa Marhouch, paru sur le Courrier de Genève le 13/05/2016

 

 

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