Les damnés d’Ivo Van Hove

(crédit photo: Christophe Raynaud de Lage)

Ivo Van Hove offre un spectacle parfait pour la Cour d’Honneur des Papes. Tout est remarquablement impeccable, à quelques défauts près. Le rythme du spectacle est bon, l’utilisation de la vidéo est excellente, la scénographie s’adapte très bien au lieu très épuré. Les acteurs sont remarquables et ils ont bien raison de l’être vu que c’est la Comédie Française, le texte est fort, et pourtant, pourtant…

Pourtant tout reste terriblement distant et sans chaleur. Van Hove choisit d’adapter le scénario des Damnés, célèbre film du réalisateur Visconti de 1969. Alors que c’est devenu presque une routine pour le metteur en scène d’alterner des mises en scènes de scénario avec des textes plus classiques, on pourrait se demander s’il y a un réel enjeu de représenter aujourd’hui une énième histoire sur le nazisme. Oui, la montée de l’extrême droite en Europe aujourd’hui est extrêmement inquiétante, mais est-ce qu’on n’aurait pas une métaphore plus originale que le nazisme pour éclairer ce problème ? D’accord, les Damnés n’est pas seulement une fresque politique, c’est aussi une grande histoire de famille, avec des luttes intestines extrêmement violentes. En cette occasion le choix de travailler avec la Comédie Française apporte une touche qui apporte un plus au spectacle : alimente la rumeur et nourrit la curiosité du spectateur. On se demande même si l’attente du spectateur ne tient pas au fait de voir ces acteurs-là se lancer dans des extrémités pour eux inusuelles, comme la nudité, les représentations d’orgies, d’incestes etc., qui font partie du texte original et servent le propos. Malgré tout, les acteurs restent un peu piégés dans un excellent jeu mais un peu académique et froid, surtout dans la première partie du spectacle. Un jeu qui s’adapte à l’atmosphère de richesse raffinée mais hypocrite et sans sentiment de cette famille apte aux jeux violents du pouvoir et de la politique, ce qui ne fait qu’augmenter le risque de laisser le spectateur un peu distant de ce milieu. Certes il y a des moments de sublime dans le jeu qu’il faut souligner : Didier Sandre, qui joue le patriarche de la famille, est simplement émouvant alors qu’il nous offre un long premier plan sur vidéo juste avant le décès de son personnage. Christophe Montenez, alias Martin l’héritier troublé, propose des véritables abymes de l’âme et de la psyché humaine. Guillaume Gallienne apporte un jeu plus vivant avec plus de tripes si on peut dire, qui donne du caractère à un jeu et une mise en scène un peu trop lisse.

Pour ce qui concerne celle-ci justement, nous avons reçu des idées très intéressantes et très justes : l’idée très forte par exemple de donner à voir les cercueils sur scène des membres de la famille qui vont décéder, avec des vidéos chaque fois de l’intérieur du cercueil au moment où les personnages entrent dans celui-ci. L’orgie des membres de la S.A. dans la bière, nus et tentant de violer la serveuse, juste avant leur extermination par les S.S. est probablement le moment culminant de cette mise en scène, si on ne considère pas la fin même du spectacle, avec un véritable coup de théâtre. Le travail sur les sons et lumières fortement agressifs sert tout à fait le texte et le rythme scénique. La structure scénique est véritablement solide et révèle le savoir-faire d’un maître de la mise en scène de nos temps, mais on ne peut pas faire taire cette petite voix agaçante critique qui continue à se poser les mêmes questions depuis le début du spectacle : mais où est l’authenticité dans tout ça ? Où le risque du nouveau ? Où les tripes ? Où l’enjeu ? Est-ce que toutes ces excellentes idées ne seraient que des effets spéciaux pour surprendre voire épater le spectateur ? Ce sont des questions que je ne peux ne que laisser ouvertes, sauf à tenter d’y répondre à une prochaine vision, vu l’excellente qualité du spectacle.

Fabio Raffo, vu le 15/07/2016.

Mise en scène Ivo van Hove
Scénographie et lumière Jan Versweyseld
Costumes An d’Huys
Vidéo Tal Yarden
Musique et concept sonore Eric Sleichim
Avec la Troupe de la Comédie-Française : Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Denis Podalydès, Alexandre Pavloff, Guillaume Gallienne, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Adeline d’Hermy, Clément Hervieu-Léger, Jennifer Decker, Didier Sandre, Christophe Montenez

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