Kannjawou de Lyonel Trouillot

(crédit photo: Actes sud)

La gueule de bois

Kannjawou, le dernier roman du prolifique auteur haïtien Lyonel Trouillot, offre une lecture originale et tout aussi critiquable du mal-être haïtien. Dans un livre-journal, un habitant d’une rue abandonnée aux morts et aux pauvres raconte la révolte d’un peuple confiné au silence. Le narrateur note que ce malheur a pour origine les deux formes modernes d’occupation que l’île a connues et qu’un groupe d’amis s’était échiné à contester.

Cette bande des cinq vivait dans le voisinage immédiat des morts, le long de la rue de l’enterrement. «Le mot Kannjawou, indique la quatrième de couverture, désigne, à l’origine, la fête, le partage». C’est en effet une grosse fête, souligne le narrateur, mais elle n’invite plus à ses agapes les gens socialement déclassés, et notamment ceux de la bande des cinq. Celle-ci, apprend-on, «n’avait pas vraiment de chef», mais avait «quand même eu la chance de découvrir très tôt le pouvoir du langage». C’est à partir de ce pouvoir de dire et d’écrire que va s’organiser la dénonciation du mal haïtien, symbolisé par deux périodes d’occupation: celle de la présence des troupes américaines en 1915 avec des boys hargneux aux visages patibulaires, puis celle d’après le dévastateur séisme de magnitude 7 qui s’est abattu sur Haïti en 2010. Entre le souvenir et le présent, l’espoir que représentait jadis la bande des cinq n’a laissé place qu’à une morosité teintée de lassitude après la dislocation du groupe et la dissolution des rêves de «kannjawou» –  de fête.

Le narrateur n’a pourtant pas ménagé sa peine pour être le scribe du renouveau, accomplissant avec passion le métier de «nègre» auprès de tous ceux qui avaient des écrits, des mémoires ou des thèses universitaires à soutenir. Patatras, son île est toujours sous la botte et l’habitant de la rue des morts lâche avec aigreur: «Il est des gens, tu as beau les exposer au meilleur, ils choisiront toujours le pire.» Ce livre recèle des pépites, mais l’ensemble tourne à la défaite et non à la proposition festive qu’annonçait le titre et que la fin tente pourtant de sauvegarder. Mais ce finale incantatoire ne gomme pas l’idée (fort juste au demeurant) qu’un «pays occupé est une terre sans vie», «une terre sans ciel et sans ligne d’horizon». Peut-on festoyer dans ces conditions? La langue de l’écrivain, plaisante et soutenue, est agréable. Mais la structure du récit, sorte de gueule de bois, n’est pas accordée à son articulation essentielle: la maîtrise par les Haïtiens de leur destin. Le texte manque de souffle et paraît, hélas, bâclé.

Rabiaa Marhouch, publié au Courier de Genève le 29 avril 2016

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