Laurent Berger – 24h Shakespeare

Rencontré pour en apprendre plus sur 24 Shakespeare, qui aura lieu le 23 avril 2016, l’enseignant-chercheur Laurent Berger a bien voulu nous l’expliquer :

Le projet est né d’une collaboration entre les centres de recherche RIRRA 21 et IRCL. L’idée était de proposer un événement marquant dans le cadre du quadri-centenaire de la mort de Shakespeare, le 23 avril 2016. Nous avons imaginé un projet qui soit aussi démesuré que l’oeuvre de Shakespeare : offrir au public, aussi bien de spécialistes que non-spécialistes, la possibilité d’entrer en contact avec tout le répertoire shakespearien, donc les trente-huit pièces qu’a écrites Shakespeare et en 24 heures, c’est-à-dire la durée de la journée de son anniversaire. Cette expérience sera le seul moment où on pourra appréhender véritablement l’oeuvre dans sa densité. C’est un format expérimental où chaque pièce a une durée d’à peu près une demi-heure, ce qui demande un travail de concentration des pièces qui peut partir d’un point de vue dramaturgique, d’un dispositif scénique ou du
déplacement de la pièce vers une autre discipline qui peut être la danse, le théâtre d’objet, le cirque, la vidéo, le film.

Une fois qu’on a proposé ce projet, qui est très enthousiasmant et en même temps très vertigineux, on s’est dit que c’était aussi le moment de faire travailler ensemble plusieurs départements au sein de notre université. Il y a donc une multitude de connexions qui sont en train de se faire, soit sur des pièces ponctuelles, soit sur l’ensemble du projet. Avec, évidemment, le département d’études anglophones. Mais également : le département d’arts plastiques, qui va faire une expo sur le répertoire shakespearien et collaborer au niveau de la création numérique sur plusieurs projets ; le département de musicologie, qui va nous aider sur certaines pièces qui vont être chantées ; la partie cinéma du département théâtre et cinéma, qui va prendre en charge, accompagner ou collaborer à la réalisation de moyens métrages qui vont être insérés dans ces 24 heures. Qui seront donc multidisciplinaires, même si le centre reste quand même la scène. Ce projet permet aussi des collaborations croisées avec l’extérieur : avec des institutions comme le cours Florent, des élèves en option théâtre de lycée et, avec l’aide de la DRAC, des compagnies professionnelles qui vont nous proposer deux ou trois formats.

Ce sont les étudiants qui prennent entièrement en charge le projet. Évidemment encadrés par des enseignants-chercheurs et des artistes professionnels, tant au niveau de la dramaturgie que du jeu d’acteur, que de la scénographie, que de la vidéo. Et puis pareil pour les autres départements. Les L3 Théâtre sont en charge d’environ vingt-cinq pièces. Il y a treize pièces qui sont offertes à nos collaborateurs, par exemple, les enseignants-chercheurs de l’IRCL vont faire des conférences spectacles et un groupe d’étudiants en charge du montage de Roméo et Juliette en danse pourra demander éventuellement aux étudiants en arts plastiques de faire un format vidéo en arrière-plan en collaboration avec l’équipe de scénographie du département théâtre. C’est exactement comme l’oeuvre de Shakespeare, c’est multidisciplinaire, ça travaille à plusieurs niveaux, ça s’entrecroise. C’est la complexité de la vie qui est en oeuvre. Aucun d’entre nous ne maîtrise véritablement toute l’énergie qui va être en jeu et c’est le but de ce projet pédagogique expérimental que d’apprendre le métier tout en étant dans une démarche principalement expérimentale. Il ne s’agit pas d’appliquer des recettes ou juste des méthodes mais d’inventer nos propres processus sur un projet comme cela, qui est démesuré. C’est pour les étudiants une source de motivation sans précédent dans leurs études.

C’est un projet universitaire mais à vocation professionnelle. On souhaiterait que soient représentés les différents corps de métiers auxquels les étudiants aspirent. Il y a évidemment des comédiens, des chanteurs, des danseurs et des performeurs. Mais il y a aussi des techniciens lumière, son, vidéo et plateau. Il y a des dramaturges, des metteurs en scène. Il y a des gens qui s’occupent de la production, de l’administration et de la communication. Chacun peut se confronter à sa propre vocation ou justement à son interrogation sur ses désirs de métier et trouver dans ce projet une manière de cristalliser ses envies, de voir la limite de ses désirs et au contraire, de découvrir certains métiers dont il ignorait presque l’existence et qui le révèlent complètement. Avec les compagnies professionnelles qu’on va inviter, ce projet permet aux étudiants de tisser des liens avec la profession et surtout de comprendre véritablement ce que c’est que l’exigence professionnelle. Ils sont depuis à peu près début décembre dans une situation, dans un mode de travail, qui s’approchent plus du monde artistique que du monde de l’enseignement.

On est dans une expérience humaine que l’on ne peut pas totalement appréhender, contrôler. Ça, c’est très intéressant. Les L3 Théâtre sont déjà soixante-dix mais, tout à coup, on invite cinquante anglicistes à venir, à collaborer avec eux, et ils ne savent pas complètement comment gérer ça. Il y a des liens qui se tissent, il y en a qui se développent, il y en a qui disparaissent. C’est un espèce d’organisme vivant qui croît sans savoir lui-même exactement où il va. C’est pourquoi le cadre final doit être parfaitement défini. Il y a des points de repère, des moments où on sait qu’on va essayer de faire le point. Mais je crois qu’on essaiera jusqu’au bout d’explorer de nouvelles façons de faire telle ou telle pièce. Parce qu’on n’est pas satisfait. Parce qu’on peut aller plus loin. Parce qu’il y a quelque chose qui apparaît : un nouveau collaborateur qui vient des arts plastiques et nous propose un concept ou un dispositif qui nous intéresse plus. C’est quelque chose qu’on va essayer de maintenir vivant. C’est aussi un magnifique apprentissage de la complexité humaine puisque ce groupe-là est absolument formidable, il réussit à travailler à soixante-dix sans véritablement de tension qui ne soit d’ordre esthétique.

Tout obstacle donne lieu à discussions, à tentatives. On a fait une nuit de répétition de huit heures du soir à huit heures du matin, c’est très dur. Idéalement, on voulait que ça commence à minuit et que ça finisse à minuit pour que ça encadre l’anniversaire mais on se rend compte que si les gens viennent d’une journée de travail et qu’ils ne font pas une petite sieste, ça leur fait vraiment deux journées entières. Donc peut être que la meilleure solution, c’est de commencer à neuf heures et de finir à neuf heures l’autre matin. Juste une nuit blanche et pas la journée d’après. Au prochain stage, on va certainement faire le filage de neuf heures le matin à neuf heures le lendemain pour percevoir ce que peut sentir le public, pour tester le niveau de fatigue. Ce qu’on sait déjà, c’est que le public aura le droit d’entrer et de sortir, qu’il ne faut pas que ce soit un public captif. On va proposer évidemment des places pour les 24h mais il y aura aussi des gens qui voudront voir seulement des portions de trois heures – trois heures trente et c’est très bien comme ça. Même si on a un peu lu Shakespeare, on n’a pas tout lu. Or là, le spectateur va être au contact de toutes les pièces qu’il n’a jamais lues. On peut aussi lire Shakespeare, tout Shakespeare, sur trois à quatre mois. Mais percevoir l’immensité de cette oeuvre sur 24 heures, c’est une expérience de spectateur qui est absolument inoubliable, j’en suis convaincu.

Un metteur en scène qui monte un seul Shakespeare ne peut pas se permettre ce qu’on va se permettre nous, c’est-à-dire d’aller dans une grande radicalité. On peut se permettre, sur une pièce même très importante, de faire une proposition totalement radicale vu qu’ensuite on a cinq pièces où on va pouvoir faire du théâtre plus conventionnel, du clown, une espèce d’analyse dramaturgique ouverte avec le public etc. C’est-à-dire que la diversité des formes correspond à la diversité du répertoire mais n’est pas appliquée sur une seule pièce. C’est par multiplicité qu’on va aborder à la fois la richesse de la création scénique contemporaine et la richesse presque infinie du répertoire lui-même.

On amène les étudiants à prêter attention non seulement aux grands metteurs en scène, même les plus contemporains comme Ostermeier, Warlikowski ou Simon Stone, qui montent Shakespeare mais à prêter aussi l’oreille à des démarches plus expérimentales comme a pu l’être le spectacle d’Anne Teresa De Keersmaeker sur Comme il vous plaira, l’été dernier ou comme peut-être le travail de Simon Stone. C’est-à-dire des démarches qu’on n’attendrait pas à priori sur une pièce de cet auteur et qui peuvent être de la vidéo, du théâtre d’objets, de la danse, du roman-photo même. On va essayer d’expérimenter la diversité comme on essaie de le faire dans notre groupe et comme Shakespeare essaie de le faire. C’est-à-dire d’embrasser toute l’étendue de l’expérience humaine, de la complexité d’une société en ébullition, en mouvement comme la nôtre, de s’intéresser à la fois au politique et au métaphysique, aux questions plutôt sociales et aux questions sentimentales etc.

L’oeuvre entière n’est certainement pas une oeuvre contemporaine mais même une pièce qui échouerait complètement à être contemporaine, prise dans son ensemble, on doit comprendre qu’elle est porteuse d’un élément qui l’est. Ça, c’est une limite et en même temps une facilité que nous offre le format. Parce qu’en trente minutes, on peut véritablement se consacrer à un point très précis et ne pas être responsable ou en charge de rendre compte de l’ensemble de chaque oeuvre. Et je crois, même si au départ je le concevais presque comme une frustration, qu’en fin de compte, c’est une force pour arriver à transmettre l’essence de cette oeuvre-là et non pas d’une pièce isolée.

Les points de sortie de la pièce, le début du processus, restent inattendus. Comme une fécondation où on ne sait pas quel spermatozoïde va être celui qui va finalement atteindre l’ovule. Il y a quelque chose de la multiplicité des possibilités qui, à un moment, va se développer à partir de la scénographie, ou du jeu, ou d’un petit exercice sur le mouvement, ou d’une véritable analyse dramaturgique qui fait état d’un thème à traiter, de sa force contemporaine. Et ça entraîne un dispositif. Ou alors ça part du dispositif et ça entraîne tout le reste. Chaque pièce est un comme un lieu de gestation dont on ne sait pas quelle va être sa génétique. Il y a une forme d’inconnue sur la génétique même de chacun des objets. Et encore plus sur l’espèce de monstre constitué de tous ces objets. Il faut attendre. C’est la croissance, c’est la gestation. On sent des choses qui émergent, des embryons de choses, et il faut leur faire confiance. Il ne faut pas avoir peur non plus de renoncer à un chemin au moment où il quitte un horizon qui nous semblait valable. Quand la réalisation reste en dessous du projet, il faut peut-être le quitter et puis construire un autre projet qu’on soit capable de mener vraiment à son terme. C’est à dire que la conception, l’imagination qu’on projette sur une pièce, que la réalisation, soit à la hauteur. C’est vraiment notre processus collectif qui nous invite à prendre des chemins complètement à 180° parfois, toujours en collaboration, principalement à partir des discussions des étudiants entre eux. Ils ont une capacité d’auto-gestion absolument incroyable, aussi bien sur l’artistique que sur l’administratif. Et nous, on est plutôt, comme je dis, des bouées s’il y a des gens qui tombent à la mer. On est garant qu’il n’y aura pas naufrage.

Il y a des séances de dramaturgie ou, par exemple, on parle de la manière dont écrit Shakespeare, de l’attention qu’il faut porter aux différents niveaux de réalité qu’il est capable de concrétiser dans un même fragment de texte, de sa capacité à toujours renvoyer ailleurs. C’est ce qu’on va avoir le privilège de faire comme jamais personne auparavant parce qu’on va pouvoir faire apparaître ces parfois clins d’oeil, parfois lignes profondes de sens qui traversent plusieurs pièces. Ces aspects-là, qui sont très importants, se passent dans le cours de dramaturgie. Il y a des choses qui se passent en direction de l’acteur, avec juste deux acteurs, parce qu’on est en train de chercher quelque chose de suffisamment précis ou qu’il y a un grand risque artistique pris par le performeur, la performeuse et ça, c’est dans un contexte de répétition plus confidentiel. Il y a des choses que j’ignore totalement, c’est-à-dire des groupes qui se réunissent pour réfléchir sur une pièce ou le groupe organisation qui a une réunion hebdomadaire pour actualiser le site web d’information, pour voir comment organiser le financement du projet. Il y a un cours de scénographie où se font à la fois des recherches expérimentales à partir des pièces comme par exemple intervenir dans des lieux de l’université parallèlement ou à l’intérieur des 24 heures. Il y a des cours de technique ou le groupe qui a décidé de se consacrer à ça va aborder la technique de la lumière, de la scène, de la vidéo, du son. Parfois il y a des réunions pour donner quelques directions précises, en disant « On en est là, il faut vraiment que chaque groupe travaille là-dessus ». On essaie d’organiser les responsabilités pour que tout le monde réponde présent le 23 avril. Mais d’ici là, personne ne va contrôler ni être informé de tous les fragments de choses qui se préparent à droite et à gauche. On est plusieurs intervenants, par exemple du point de vue du jeu, à encadrer chacun à sa manière. On choisit aussi les projets : il y a des projets scéniques qui conviennent mieux à certains et d’autres qui ont des attractions particulières sur des pièces et qui peuvent un petit peu anticiper ou provoquer le projet scénique. Il y a beaucoup de spécialistes de Shakespeare mais aussi certains spécialistes de théâtre, qui posent la fidélité à l’oeuvre de l’auteur comme un problème très sérieux. Mon expérience de recherche autour de l’oeuvre de Shakespeare m’a plutôt poussé à comprendre qu’il était pratiquement impossible de définir ce désir de l’auteur dans une oeuvre aussi complexe et multiple. Et qu’il n’y avait pas du tout à y être asservi. C’est aussi dans ce sens aussi que travaillent nos collègues de l’IRCL et les étudiants anglicistes qui participent à l’adaptation des pièces. C’est à partir de ce sentiment de libération et de responsabilité, c’est-à-dire de ne pas perdre les sens des choses, qu’on en arrive à une tension positive et non pas une rétention de choses. C’est une tension explosive plutôt qu’une limitation, un conditionnement. Je crois que le fait d’embrasser le répertoire Shakespearien entièrement nous libère totalement d’une responsabilité ponctuelle justement. Puisqu’on est peut-être, je ne dis pas les premiers, mais on est fait certainement partie des rares groupes qui disent « on monte tout », quelque part, ça nous autorise à tout nous permettre.

Peut-être que ce projet part du principe que cet auteur acceptait qu’il existe des manières de faire qui ne soient pas les siennes. Peut-être que c’est ce principe-là qui nous guide. Je me dis qu’il est particulièrement adapté à la variabilité des intuitions, à la différence de sensibilités. Que son matériau, et encore plus son oeuvre entière, supportent ces intuitions totalement personnelles qui vont se frotter à un contenu parfois évident, parfois insondable ou incontournable, qu’il y a dans certaines pièces. On se dit par exemple : « Nous ne pouvons pas rater la question de la femme dans Comme il vous plaira ou Tout est bien qui finit bien, la question de l’étranger dans Le marchand de Venise, Othello ou Titus Andronicus, la question de la responsabilité dans Coriolan ou Hamlet. »

Je mettrais des heures à raconter ce voyage incertain car il y a une destination et cette incapacité à savoir exactement où on en est du voyage et quel est le chemin qu’on est en train de prendre. Et ça, c’est absolument passionnant ! Si ça marche c’est formidable. Et même si ça ne marche pas, cette expérimentation est vitale pour nous, enseignants-chercheurs, et pour les étudiants. Pour découvrir la manière de travailler avec les autres, de penser à plusieurs niveaux, d’assumer des responsabilités, d’être créatif, d’être capable de désamorcer les conflits ou de les dépasser quand ils ont eu lieu etc. Ça va être un voyage initiatique, ça va être de l’ordre de l’odyssée. C’est quelque chose qu’on n’expérimente qu’une fois…

Propos recueillis par Jennifer Ratet
(Publié dans Focus#10 Fev./Mai.16 : https://blogvignette.wordpress.com/)

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