Jonathan Capdevielle

(crédit photo : © DR)

Jennifer Ratet / Votre précédente pièce « Adishatz/Adieu », créée en 2009, était déjà développée autour d’un matériel autofictionnel. Vous avez voulu poursuivre ce travail sur l’autofiction avec « Saga ». Pourquoi un tel intérêt pour ce genre ?

Jonathan Capdevielle / L’autofiction me touche au cinéma, je pense à Jacques Nolot et son film « l’arrière pays ». Les racines, l’enfance, l’adolescence, la question de l’identité, sont des thèmes qui me sont chers. Le matériel autofictionnel permet de naviguer dans des zones sensibles, souvent à partir du vécu. Dans « Saga » l’écriture est empirique, je me suis amusé à partir de souvenirs flous et précis à élaborer un texte original écrit à partir de multiples événements puisés dans le passé et présent. L’intérêt est de mettre mon expérience du plateau au service d’une oeuvre personnelle qui tend vers l’universel. Mettre en scène sa vie ne me paraît justifiée que si le plateau devient l’endroit de la transformation du discours et du matériel brut, afin de tendre vers une forme fictionnelle qui se détache du nombril et se démultiplie pour explorer d’autres corps, d’autres voix, d’autres espaces. Dans « Saga » par exemple je ne suis pas le seul porteur de l’autofiction. Les acteurs, la scénographie, la lumière et le son, en sont aussi les interprètes.

J.R. / Conception, mise en scène, texte et interprétation, votre implication dans ces deux pièces est totale. Est-ce d’autant plus important ici que celles-ci sont de nature personnelle ?

J.C. / Cela n’est pas plus important, c’est juste une autre manière de travailler. La difficulté est de trouver l’endroit juste, et de savoir gérer la double casquette. Les acteurs, la scénographie, la lumière et le son, sont les interprètes de la pièce. Lorsqu’on est directeur d’un projet qu’il soit personnel ou fictionnel, on ne peut pas être impliqué à moitié, on est responsable de toute une équipe qui par principe vous fait confiance.

J.R. / Comment et selon quels critères avez-vous choisi les souvenirs à la base de votre récit ? Et pourquoi avoir voulu y juxtaposer la vision de votre soeur ?

J.C. / La base du récit est « une vie parallèle » à la vie que je menais avec mes parents. Pendant quelques années, j’ai vécu des mois avec ma soeur et mon beau frère. Dans un autre contexte, un autre espace, avec des règles différentes. Les films de familles comme les souvenirs, ont servi de matériel principal pour écrire la pièce. J’ai visualisé 60h de VHS, en annotant ce qui me paraissait important de travailler. Ensuite, je me suis mis à la table et j’ai laissé travailler la mémoire, sans contrainte. J’ai rédigé plusieurs versions en fonction des thématiques suivantes : l’enfance, la sexualité, l’érotisme, le danger, l’euphorie, l’accident, le paranormal, la mort. J’ai modifié l’ensemble en fonction des comédiens et de la mise en scène. Aujourd’hui encore l’écriture bouge, je pense qu’elle bougera à l’infini, il y a dans tout ça une petite part laissée à l’improvisation. Le fait d’impliquer ma soeur a permis d’avoir deux versions de l’histoire. Le regard de l’enfant et de l’adulte se distinguent et se confondent. Le double récit est aussi un moyen de me positionner à l’extérieur de l’histoire et d’en devenir à la fois l’acteur et le témoin. Surtout, ma soeur est à sa manière une actrice quand elle vous raconte les choses. Elle ne peut s’empêcher de les revivre. Elle est d’une théâtralité consternante, d’ailleurs le monologue final je l’ai laissé tel quel. C’est elle de A à Z, on y perçoit sa personnalité, son émotion, son humour, sur un sujet plutôt sombre.

J.R. / En réagençant situations, lieux, personnages et témoignages tirés d’« épisodes de vie passée », avez-vous cherché à reconstituer une sorte de « feuilleton documentaire » ?

J.C. / La forme met en touche le côté feuilleton documentaire. C’est un conte plus qu’un documentaire. Je dirais que la partie documentaire pourrait être le film qui porte à un moment l’histoire. On y découvre un enfant et un adulte qui jouent, ou pas, à un drôle de jeu. Il représente mon premier souvenir de théâtre, mon premier rôle d’acteur.

J.R. / Comment avez-vous procédé pour organiser les textes, vidéos, dialogues et chansons qui constituent la matière du récit ?

J.C. / J’ai construit la pièce en tableaux avec la scénographie de Nadia Lauro qui est un élément fixe se transformant au gré des mouvements de la lumière et de la présence réelle ou fantomatique des corps au plateau. Cette tension avec l’objet modifie la perception du spectateur en terme d’espace et de temporalité. Le comportement des corps ou des figures ainsi que leurs rythmes sont régis par la présence de cette bête montagne. Elle est paysage, installation, grotte, tas de fumier, animal fantastique, support pour la projection du film, la voix d’un esprit malin ou d’un guide de musée. Le texte, dans ce qu’il décrit, est organisé de manière non chronologique, il est porté par les interprètes à l’aide de micros, ce qui lui confère une qualité radiophonique. Les chansons jouent leur rôle de mélodie nostalgique au service de l’histoire ou en rupture avec la narration.

J.R. / La partition physique de la pièce s’organise autour de poses statiques et autres placements en décalage avec un jeu vocal à caractère réaliste. Que recherchez-vous dans cette tension ?

J.C. / Je cherche la marionnette, les corps deviennent figure en mouvement, ancrés dans le récit ou extraits du texte. Les dialogues se déclinent sous différentes formes, comme une partition solitaire, au rythme du déroulement de la pensée, de la mémoire.

J.R. / En quoi votre parcours de marionnettiste influence-t-il votre approche de la mise en scène ?

J.C. / L’école a été un terrain d’apprentissage et d’expérimentations assez riche. J’y ai éprouvé la mise en scène. Le marionnettiste est à l’image du poète, souvent seul avec son art. Une solitude étrange propice à la création d’objets de théâtre faits à partir d’éléments tout à fait personnels. On construit sa marionnette un peu à son image. En tout cas elle est porteuse de ce qui nous constitue. Elle est l’expression du tabou, elle peut à l’inverse de l’acteur ne pas avoir de limite physique. Elle a de multiples moyens d’expressions comme le mouvement et la voix. La voix a été un point fort dans l’apprentissage, et c’est à partir de là que j’ai développé différents travaux allant de l’imitation en passant par le chant et la ventriloquie. La question du mouvement est aussi au centre des deux pièces, l’acteur est traversé par différentes figures imposées, et un travail précis de dissociation s’organise alors, laissant planer une étrangeté que l’on peut comparer à la marionnette.

J.R. / Dans quel état d’esprit êtes vous lorsque vous réinterprétez, dans les deux sens du terme, vos souvenirs sur scène ?

J.C. / Je suis comme un enfant dans un corps d’adulte. Qui navigue au gré de ses souvenirs en ayant le regard aiguisé et l’oreille aux aguets du metteur en scène sur ce qui se passe au plateau. Une étrange sensation de n’être pas pleinement acteur de sa vie et d’avoir le statut de celui qui observe.

J.R. / Y aura-t-il une suite à ce «Roman Familial » ?

J.C. / Une fiction.

Propos recueillis par Jennifer Ratet
(Publié dans Focus#10 Fev./Mai.16 : https://blogvignette.wordpress.com/)

Prochaines représentations de Saga
– 29.03.2016 – 31.03.2016 : Théâtre de la Vignette, co-accueil avec la Saison Montpellier Danse 2015-2016 – Montpellier (FR)
– 26.04.2016 : Le Carré Les Colonnes – Saint-Médard en Jalles (FR)

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