Un Papa de Sang de Jean Hatzfeld

(crédit photo: Gallimard)

Génération post-génocide

Jean Hatzfeld signe Un papa de sang, son cinquième livre sur le génocide des Tutsis au Rwanda, tragédie qu’il a couverte en tant que journaliste à Libération avant de publier une série de textes en forme de témoignage dans la collection «Fictions et Cie» des Editions du Seuil. Dans Un papa de sang, on retrouve les marais de Nyamata et les descendants des personnages présents dans les précédents ouvrages de l’auteur. «Dix-neuf ans ont passé […] J’en ai rencontré plusieurs [adolescents rwandais] pour écrire ce livre, enfants des rescapés ou des tueurs qui sont intervenus à leur tour dans mes précédents livres.» Le texte est riche en descriptions de paysages, ambiances, atmosphères de lieux, permettant de recréer un décor d’où émerge le témoin qui prend la parole. Un phrasé, donné comme poétique et typiquement rwandais, coule directement de la bouche des témoins interrogés, générant un contraste saisissant avec un français plus académique : «Le papa raconte bien, comme un triste conte ; la maman aussi, elle se veut moins enseignante, elle parle bas. […] Ça me bouscule de connaître leur existence plus basse que l’animal.» Dans cette compilation de témoignages et de portraits, l’auteur traque les non-dits des enfants du Rwanda d’aujourd’hui. Non-dits qu’il désire partager avec le lecteur afin de pallier, selon ses mots, «l’erreur collective» des journalistes qui souvent rebroussent chemin en butant sur le silence supposément décourageant des Rwandais. La parole recueillie par Jean Hatzfeld est accompagnée de petits aménagements narratifs qui fonctionnent comme des préludes aux témoignages, aménagements qui seuls justifient le statut littéraire que le livre convoite tout en dissimulant sa véritable identité générique. Ni roman, ni récit, on se demande parfois, en le parcourant, s’il ne s’agit pas d’un recyclage de notes du reporter auxquels l’ancien journaliste tente de donner l’allure d’un texte littéraire. En dépit de son statut indéterminé, l’ouvrage laisse perplexe quant à l’état d’esprit de la génération post-génocide au Pays des Mille Collines, toujours hanté par de nombreux fantômes.

Rabiaa Marhouch, publié au Courier de Genève le 13 novembre 2015

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