Orestie de Romeo Castellucci

(crédit photo : Guido Mencari)

ORESTIE
(une comédie organique ?)

Zeitgeist ( ?) : le dernier livre d’Alain Badiou, Notre mal vient de plus loin (janv. 2016) nous invite dès ses premières pages à nous replonger dans l’Orestie d’Eschyle, afin ne jamais oublier que désirer la vengeance pour elle-même est un projet calamiteux.

De Profundis

L’adaptation de Castellucci reste relativement fidèle à la triple-tragédie originale, mais comme à son habitude il la truffe de symboles. Le Coryphée est un lapin dont le masque lisse et inquiétant rappelle la face d’une momie ; impression qui, couplée aux effets de sa voix évoquant le timbre étrange de Gollum (dans les adaptations de Peter Jackson du roman de Tolkien), lui confère une place à part. Quant aux personnages féminins, ceux-ci sont incarnés par des comédiennes au physique singulier, imposant : toutes sont des femmes voluptueuses, voire obèses. Non seulement l’effet de surprise, premier, est garanti, mais plus encore, la voix puissante de Clytemnestre, comme chargée d’un force d’outre-tombe, terrifie véritablement le spectateur. Ne se tenant jamais debout, on l’apporte au contraire, on la déplace sur une méridienne, vautrée tel un amas de chairs débordantes. Bacchante, elle évoque des tableaux de Rubens ou, pire, LA Big Sue de Lucian Freud.

De fait, nous assistons à une bacchanale, orgie dans laquelle Egisthe se comporte en amant sado-maso jouant au supplice de la roue avec la reine. Cassandre, même physique, se débat désespérément, enfermée tel un fauve dans une cage de verre dépoli. Cette image qui renvoie des effets de sfumato, frappe surtout par sa beauté effroyable.

Deuxième tragédie. D’un décor infernal, enclos dans les entrailles de la terre tant par ses couleurs, ses personnages que par les effets sonores de Scott Gibbons (compagnon de route de Castellucci depuis des années), nous voilà plongés dans un paysage désolé, polaire et froid. La boite noire a cédé la place à une boite blanche et cotonneuse dans laquelle règne un silence assourdissant et où seul le chuchotement est permis… Oreste et Pylade sont des hommes blanchis, maladifs et dégingandés… Le contraste est saisissant : de l’excès de la première tragédie, nous voilà installés sur une scène mutique où des clowns blancs malhabiles hésitent à venger l’acte conjugicide.

La dernière tragédie se referme sur ce que Castellucci appelle « un cercle de lumière amniotique » : dispositif cylindrique dans lequel on rejoint Oreste – les mains encore ensanglantées- enfermé avec des macaques. Nous nous retrouvons encore une fois déroutés par le personnage d’Apollon qui, curieusement, est interprété par un comédien invalide – dépourvu de bras…

« C’est par la peau qu’on fera rentrer la métaphysique dans les esprits »
(A Artaud)

Si la trame de l’Orestie est suivie la triple tragédie se resserre autour de scènes et d’images extrêmement fortes, parfois violentes (par exemple celle, insoutenable, dans laquelle Egisthe roue de coups le lapin coryphée puis le suspend à un croc de boucher). Pourtant, Castellucci insère dans son Orestie quelques moments de rire qui permettent au spectateur de relâcher un peu la pression : c’est le cas lorsque le lapin s’emmêle les pinceaux entre Eschyle, Lewis Carroll puis Antonin Artaud. Où Alice devient Iphigénie. Certes, ces brefs instants d’anachronisme autorisent un moment de décontraction, mais eux non plus ne sont pas gratuits, tout fait évidemment signe : souvenons-nous de ce que nous enseigne Lewis Carroll dans la fameuse scène d’Alice sur le procès inéquitable ; et que nous apprend Artaud du théâtre d’abord, et dans son texte de l’Arve et l’aume, des nécessités d’une traduction qui se doit d’être poétique et charnelle? Ces allusions et symboles mystérieux sont autant de petits cailloux semés sur le chemin émotionnel et cognitif du spectateur. Et les émotions activent des stimuli qui permettent à la pensée de tracer ensuite son propre sillon. Comme à son habitude, Castellucci ne nous livre que des fragments énigmatiques sous formes d’images visuelles ou sonores somptueuses et stupéfiantes. Cette comédie organique est très certainement l’une des plus belles pièces présentées par l’artiste ces dernières années. Eblouissante, sans aucun doute, mais aussi et surtout, à fort pouvoir heuristique.

Sophie Rieu

Mise en scène: Romeo Castellucci
D’après : Eschyle, Lewis Carroll, Antonin Artaud
Musique : Scott Gibbons
Avec : Simone Toni, Fabio Spadoni, Marika Pugliatti,, NicoNote, Georgios Tsiantoulas, Marcus Fassl, Antoine Marchand, Carla Giacchella, Giuseppe Farruggia, Simon Feltz
Collaboration à la scénographie : Massimiliano Scuto
Assistant à la création lumières : Marco Giusti
Automatisations : Giovanna Amoroso, Istvan Zimmermann
Régisseur général : Massimiliano Peyrone
Régisseur plateau : Lorenzo Martinelli
Régisseur de scène: Maria Vittoria Bellingeri
Technicien plateau : Stefano Mazzola
Technicien son : Matteo Braglia, Andrea Melega
Technicien lumières : Danilo Quattrociocchi
Opérateur surtitrages : Silvano Voltolina
Chargée de production : Benedetta Briglia
Direction technique : Eugenio Resta, Gionni Gardini
Costumes : Chiara Bocchini, Carmen castellucci
Accessoires : Vito Matera

Site du Théâtre des Célestins : http://www.celestins-lyon.org/
Du 20 au 27 janvier 2016
Durée : 2h30

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