Encre, sueur, salive et sang de Sony Labou Tansi

(crédit photo: Christophe Laurentin)

Recoloniser la parole

«On ne peut pas se voir si on ne regarde pas vers l’extérieur», souligne l’écrivain congolais Sony Labou Tansi (1947-1995) qui cultivait «l’art de savoir partager avec les mots». Féroce et tendre, ainsi apparaît-il dans un essai intitulé Encre, sueur, salive et sang, écrits critiques rassemblés par les Éditions du Seuil, vingt ans après sa mort. Nommer fut l’obsession du dramaturge, poète, romancier et essayiste qui jonglait avec les genres et le langage pour «déranger les mots, déranger les bonnes consciences», car «notre monde est à dire, à bien dire» et surtout «à chercher». Pour l’imprécateur Labou Tansi, cela ne peut se faire sans «réinventer la logique », histoire de contrer l’actuelle «logique basée sur le cannibalisme: cannibalisme économique, culturel, moral, philosophique et même esthétique» qui achève le monde. Engagé dans le monde et armé d’un «visa de parole spéciale», Labou Tansi ne sépare pas son métier d’écrivain de son «métier d’humain». Il entend bien «donner mauvaise conscience à qui de droit» afin de «jeter par-dessus bord ce côté Hitler que chacun porte en soi, pour alléger le navire» et éviter le naufrage radical. Dans ces pages glanées au fil des années, il dresse les contours de son projet artistique pour ne pas laisser aux «négrologues», docteurs «en quelque truc de sorcellerie euro-africaine», avec leurs «ustensiles de cuisines», le loisir de «charcuter» et de «raturer son génie». L’auteur de La Vie et demie a sué pour mettre les choses en vie et espère les préserver des excès de la théorie, en prêtant «ses veines et ses artères […] au verbe». Selon lui, un écrivain n’est pas un «poseur de mots, d’images ou de bombes», mais un rêveur qui veille à «rendre leur sens aux mots» pour «ajouter de la place au monde». «Metteur en signe», il écrit pour devenir homme et aider les autres à faire de même. En tant qu’essayiste et poète, il égrène les mots, palpitants et volcaniques, pour ne pas «se cacher derrière la nuit du langage» et parvenir à recoloniser la parole. Une parole fidèlement restituée dans ce recueil où critique féroce et éloge sensible s’associent contre les forces cannibales.

Rabiaa Marhouch, publié au Courier de Genève le 13 novembre 2015

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