Osservatorio Màntica 2015

(crédit photo: Alessandro Scotti)

La neuvième édition d’Osservatorio Mantica, créé et dirigé par Chiara Guidi, s’est déroulée cet année du 4 au 8 décembre et a été précédée par Essere Primitivo, mini-“festival” d’ «idées et spectacles pour une compagnie d’adolescents » le 28 et le 29 novembre. Ainsi les deux festivals poursuivent leur volonté d’origine d’ouverture et de recherche d’un contact resserré avec les spectateurs. C’est pour cette raison d’ailleurs que la metteur en scène italienne est fortement opposée au terme “festival” et à une idée du théâtre comme lieu de consommation pour le public. Ainsi, au Teatro Comandini di Cesena nous avons pu voir différentes catégories de spectateurs, entrant peut-être pour la première fois dans cet espace historique de la compagnie italienne Socìetas Raffaello Sanzio. Il y avait les participants des ateliers du spectacle Gola de Chiara Guidi, création phare de cette édition, ainsi que ceux de l’atelier de danse Rosario d’Adriana Borriello. Mais aussi des curieux pour une conférence sur les trous noirs, où parlait l’astrophysicien Amedeo Balbi, des fans pour le documentariste Sergei Loznitsa, qui présentait entre autre un long-métrage à partir de matériel filmique d’archive sur le siège de Leningrad de la Deuxième Guerre Mondiale. Il y avait enfin simplement des personnes qui avaient envie de danser, pour le dj set de Freddanotte, l’événement conclusif de chaque soirée.

Comme lors des dernières années, l’objectif de Chiara Guidi est celui de désorienter complètement les spectateurs, de leur faire perdre tout point de repère, dans une programmation organisée comme un seul morceau d’une grande et longue dramaturgie commencée il y a neuf ans. La seule façon d’entrer en contact avec le public, pour elle, c’est ainsi de le laisser aux prises avec de grands points d’interrogation : elle s’oppose catégoriquement à une vision harmonieuse, géométrique, où tout est clair pour le spectateur, où tout est rassurant. Chiara Guidi entre en contact avec le public pour exiger de lui principalement une grande faim de théâtre, une grande curiosité, elle veut susciter un nouveau regard : à ce propos il est intéressant de souligner que Màntica en italien signifie l’art de la divination, de connaitre le futur par le regard et l’interprétation des organes internes des oiseaux. L’artiste veut faire renaître, dans le spectateur, le regard de l’enfant, le regard de celui qui est le plus sensible à toutes les analogies cachées derrière une programmation absolument excentrique : c’est peut-être pour cette raison, d’ailleurs, qu’elle a proposé le spectacle de marionnettes d’origine sicilienne (i Pupi siciliani), qui, évoquant les gestes épiques de Roland, s’intitulait intentionnellement L’Assedio di Parigi (le siège de Paris).

Tout dans ce programme, jusqu’au logo (deux segments comme un grand V, mais ouvert), doit rappeler, évoquer la forme d’un creux, d’une fosse, une forme qui contient en elle-même d’autres formes : celle, donc, de Gola. Ainsi l’artiste a organisé par exemple le 4 décembre une lecture-concert, avec son interprétation magistrale, sur L’Enfer de Dante : un des deux chants, le 33ème, est sur le personnage du Conte Ugolino qui dévore dans la glace les têtes de ses ennemis. La bouche du Conte, pour Chiara Guidi, dévorant ses ennemis comme elle a mangé ses propres fils, crée des creux immenses. Sur l’écran-vidéo qui accompagnait le spectacle, nous pouvions voir la forme d’une grande planète : il s’agissait d’une image qui poursuivait analogiquement la thématique astronomique des trous noirs présentée juste avant par la conférence de Balbi.  De même, l’accompagnement aliénant et discordant du violoncelle de Francesco Guerri lors de la lecture, pouvait annoncer d’un point de vue analogique la conclusion de cette première journée, un concert de musique classique contemporaine (Steve Reich, Lou Varèse, etc.) mis en place par le groupe de percussionnistes Tetraktis Percussioni.

Le centre de cette édition, nous l’avons dit, est donc le travail sur Gola, déjà présenté en création au Festival de Pergine cet été (voir, sur ce blog, l’article sur le spectacle en question: https://actionparallele.wordpress.com/2015/07/12/gola-guidi/). Lors de l’Osservatorio, le spectacle a aussi été accompagné par la présence en direct d’Ewa Klonowski, l’anthropologue qui a travaillé sur les fosses communes des massacres en ex-Yougoslavie : c’est notamment sa voix, interviewée par Chiara Guidi et son collaborateur Alessandro Scotti, qu’on entend tout au long du spectacle. Elle nous décrit en anglais son travail pour reconnaître les corps, par le biais de l’ADN, qui aide à délivrer cet amas d’une densité commune, qui n’attend que cette délivrance extrême. C’est ainsi également pour cette raison que l’artiste a voulu à tout prix dans sa programmation une rencontre sur les trous noirs car, comme nous l’avons appris, ces formations sont pleines de matière extrêmement dense. C’est alors peut-être la densité des actions rituelles, l’exposition-répétition continue de la douleur, qui a amené l’artiste à faire le choix radical de ne pas donner une fin à ce spectacle, mais à laisser que celui-ci continue perpétuellement, jusqu’à la sortie du dernier spectateur.

Fabio Raffo, source originale de l’article en italien publié le 15 décembre 2015 sur la revue Artribune : http://www.artribune.com/2015/12/osservatorio-mantica-2015-cesena-teatro-comandini/

 

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