Fastoche de Pierre Tual

(crédit photo : Véronique Lespérat-Héquet)

Fastoche de Pierre Tual
30 ans, empêtré dans mon petit drame
Solo en dialogue

Ancien élève de l’École Supérieure Nationale des Arts de la Marionnette de Charleville-Mézières (7e promotion), Pierre Tual est metteur en scène, comédien et marionnettiste. Pierre Tual est depuis 2011 artiste associé du Tas de Sable – Ches Panses Vertes à Amiens. Très attaché aux mots autant qu’aux formes dans la composition et l’élaboration de ses créations, Pierre Tual est souvent seul en scène. Si ses spectacles sont visuels et chargés d’images, ils créent aussi des points de rencontre entre des textes d’auteurs contemporains et la marionnette.

Créé en février 2014 à la Maison du Théâtre d’Amiens, Fastoche nous présente Jonathan, trente ans, paniqué par les années qui défilent et l’obligation de devenir adulte. Là où les autruches mettent la tête dans le sable, Jonathan se cache dans un appartement prêté par Oscar, un ami absent. Seul, Jonathan va autant tenter de faire le vide que de se confronter à ses angoisses les plus profondes. En vain. Georges et Jimmy, le vieux et l’enfant, s’accrochent à lui et, très vite, l’envahissent. Parmi les différentes inspirations du spectacle se trouve le roman Naïf. Super. du norvégien Erlend Loe (1996), dans lequel un homme se retire du monde pour faire le bilan de sa vie et tenter d’en comprendre le sens.

Catastrophe intime, petit drame de notre siècle, Fastoche nous parle de ces personnes qui, arrivées à un tournant de leur vie, ont subitement le vertige et perdent leur route. Autant d’anciens adolescents, autant de jeunes adultes occidentaux qui n’ont pas encore trouvé leur place dans une société qui, peut-être, ne leur en avait pas réservé. Fastoche sonne comme un pied de nez, une boutade faite à la vie, faite à soi-même aussi.

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Fastoche est un solo aux personnages multiples. Si Jonathan semble seul, les marionnettes peuplent le canapé, les livres, les plis du rideau. L’espace sonore aussi est saturé : la voix énigmatique de Marianne derrière la porte, les messages téléphoniques de Maman… même Oscar, à qui appartient l’appartement, est présent à travers le répondeur du téléphone. Un pianiste, enfin, que Jonathan prend parfois à témoin du regard est présent. Est-il réel ou imaginaire ? S’agit-il d’une figure idéalisée de l’artiste en scène ? La question est posée. Comme autant de corps démultipliés du marionnettiste, autant de reflets du personnage principal, ces figures qui peuplent l’appartement et les pensées de Jonathan le font osciller entre combat et réconciliation avec les fantômes et les angoisses qui dévorent son imaginaire. Utilisant le pantin comme un corps-frontière allant du marionnettiste à la marionnette en passant par l’acteur, héritière des pratiques de Neville Tranter ou de Duda Paiva, la mise en scène Pierre Tual ne cherche pas à masquer les liens entre marionnette et marionnettiste. Entre présence, absence et sensation de présence, à la lisière du fantasme mental et du réel, les figures multiples de Fastoche envahissent littéralement la scène.

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Dans un huis clos choisi pour se plonger dans l’immensité qui se cache en chacun de nous, Jonathan, au lieu d’affronter ses difficultés, choisit l’immobilisme. Terrorisé par sa propre vie, les vides et les manques qui la constituent, il est dans un stress permanent. Parfois dans un jeu très corporel proche du chorégraphique, où il enchaîne au sol une succession de crises de tétanie ; parfois dans une fuite infernale à en perdre le souffle qui se heurte aux murs de l’appartement ; parfois immobilisé sur le canapé sous le poids de Jimmy et Georges, Jonathan essaye de se retrouver et de mettre un pied devant l’autre de façon aussi ordonnée que possible. Véritable archétype touchant et comique du looser, du « Tanguy », de l’enfant qui a grandi trop vite qui nous amuse autant qu’il nous émeut, Jonathan semble méticuleux, tatillon, finalement pas très à l’aise. Parfois, il chante. En complice du pianiste, en adresse public, presque comme dans un cabaret, ou plutôt intimidé comme dans un spectacle d’école. Cette chanson est peut-être la petite musique que nous avons en chacun de nous et qui, le temps de quelques notes, nous rassure, nous accompagne.

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Avec Fastoche, Pierre Tual met en scène la rencontre avec l’étranger, cet autre nous-mêmes que nous côtoyons chaque jour mais que, finalement, nous méconnaissons. Dans cette rencontre entre soi et soi, il s’agira pour Jonathan d’aller jusqu’à l’explosion interne : dire non aux peurs qui l’envahissent et qui le dévorent, vers la prise en charge de soi-même et de sa vie. Si Jonathan donne l’impression de se couper du monde dans l’appartement d’Oscar pour ne pas avoir à l’affronter, il s’agit en réalité pour lui de faire le point avec les monstres enfouis au plus profond de lui-même, qu’il traîne avec lui, ce Jimmy et ce Georges, cette vision enfantine et oubliée de lui-même et ce vieillard futur qu’il sera, assis sur ses genoux et accrochés à ses jambes. En se libérant des monstres du dedans, Jonathan peut alors affronter les monstres du dehors et sortir de l’appartement. Comme un conte initiatique détourné, la plus grande épreuve que le héros doit affronter pour finalement devenir un homme, c’est lui-même et les peurs qui l’accompagnent.

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Que l’on soit jeune, âgé, ou entre deux âges, Fastoche de Pierre Tual nous touche au plus profond de nous-mêmes. Fastoche nous raconte ce que nous éprouvons tous : abandonner l’enfant derrière nous sans le faire pleurer, accueillir à bras ouverts le vieillard qui vient, sans en avoir peur.

Oriane Maubert

Fastoche, un spectacle de Pierre Tual
Marionnettes portées, jeu d’acteur, chant et piano, à partir de 12 ans
Mise en scène : Pierre Tual et Yngvild Aspeli
Interprétation, jeu et manipulation : Pierre Tual
Ecriture et dramaturgie : Laura Sillanpää
Piano : Guillaume Hunout
Construction marionnettes : Polina Borisova
Scénographie, construction décor et création lumière : Guillaume Hunout
Son : Karine Dumont avec les voix de Sylvie Cellerier et Véronique Lespérat-Hequet,
Sous le regard complice de Sylvie Baillon et Éric Goulouzelle
Solo de Pierre Tual artiste associé du Tas de Sable –Ches Panses Vertes, création février 2014.

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