Un pays pour mourir de Abdellah Taïa

(crédit photo : Abderrahim Annag)

La poursuite du malheur

Abdellah Taïa est né à Rabat en 1973, vit en France. Il a publié entre autres, Le Jour du roi, prix de Flore 2010, et vient de réaliser une adaptation cinématographique de son roman L’Armée du salut. Un pays pour mourir est son septième roman. Le titre est, selon l’auteur, inspiré d’une expression courante au Maroc pour signifier l’exaspération face aux injustices sociales : « ce n’est pas un pays pour vivre, le Maroc, c’est un pays pour mourir ! ». Le récit, sous forme de fiction fragmentaire, est scindé en trois parties. Dans les deux premières, nous sommes en 2010, à Paris, et dans la dernière, nous sommes en 1954, à Saigon, Indochine.

Zineb, personnage omniprésent, fait le lien entre ces villes et époques, traversées par des vies heurtées et écrasées par les déterminismes sociaux. Cinq personnages prennent la parole à tour de rôle pour raconter leurs parcours chaotiques : Zahira, une prostituée marocaine, échouée à Barbès ; son ami algérien Aziz, qui change de sexe pour devenir Zennouba, vit également de la prostitution ; Majtoba, un iranien révolutionnaire, homosexuel, fuyant l’oppression et la condamnation dans son pays, croise le chemin de Zahira qui l’accueille chez elle ; Allal, ancien amoureux de Zahira, délaissé, dépité, la rejoint à Paris pour se venger d’elle ; et enfin, Zineb, tante de Zahira, disparue mystérieusement au Maroc dans les années cinquante, dévoile à la fin du roman les détresses d’un autre épisode historique, celui du protectorat français au Maroc, des prostituées marocaines au service de soldats français, exilées sur le front en Indochine.

Zineb avait fui la misère et le déshonneur dans son pays et se vendait pour survivre. Cinquante ans plus tard, sa nièce lui emboîte le pas en quittant le Maroc pour se prostituer à Paris. Faut-il voir dans ce parallélisme entre deux époques lointaines une analogie entre la condition actuelle des immigrés et celle de leurs ancêtres colonisés ? L’auteur porte sur cette Histoire un regard critique et distant, car il donne exclusivement la parole à ses personnages-narrateurs, créant ainsi une polyphonie qu’il compare à celle des Milles et une nuit. Il choisit de s’effacer, laissant « se transcrire » dans le texte les râles de deux époques, pour mieux exposer ce qu’elles ont produit de pitoyable : des pays dans lesquels se sont creusés les écarts socio-économiques tels qu’une partie de la population, sacrifiée, est vouée à la disparition. Même lorsqu’elle s’exile.

Aziz/ Zannouba, au summum de son désespoir, s’écrie : « Paris est devenu froid, sourd, triste, insensible. Raciste. Paris va me tuer ». À ce cri, fait écho celui de Zineb, cinq décennies plus tôt dans un Maroc colonisé : « Tu crois que je suis née pute ? », « Le Maroc m’a vendue à la France, aux Français ». C’est de la poursuite de ce malheur, génération après génération, dont parle Taïa.

Rabiaa Marhouch
(Publié au Courrier de Genève du 31 janvier 2015)

Abdellah Taia, Un Pays pour mourir, Seuil, 2015, 164 p.

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