Timon/Titus, projet du collectif OS’O, de David Czesienski

(crédit photo : Pierre Planchenault)

Plateforme d’échange, notre blog aime à confronter les points de vue. Nous vous proposons donc aujourd’hui de croiser les regards d’Adeline Thulard et de Sara Maddalena, sur Timon/Titus du collectif OS’O, mais sur deux représentations en dates et occasions différentes . Cette création 2014, lauréat du Prix du jury et du Prix du public au festival Impatience 2015, organisé par le 104, la Colline-Théâtre National, le Théâtre du Rond-Point et Télérama, mérite bien cela.

Ceci n’est pas du Shakespeare…

Deux pièces de Shakespeare, un essai de l’anthropologue américain David Graeber « Dette, 5000 ans d’histoire ». Le Collectif O’so, collectif d’acteurs invitant ses metteurs en scène, renverse la vapeur de la création théâtrale et retourne nos convictions.

Ca commence pourtant comme la fin d’une tragédie de Shakespeare. Des corps au sol sur des tapis élégants. Un homme se promène sur scène, les observe, les caresse, puis s’assoit sur le fauteuil central. Nous l’observons, longtemps. La musique monte et il prend la parole, nous livre des observations linguistiques sur l’origine commune des mots « dette », « argent » et « culpabilité » : « Quand on doit de l’argent, on se sent coupable ». Puis il s’avance, salue la salle d’un « bonsoir », que ses camarades répètent en chœur en se relevant, comme si de rien n’était. Chacun part à une petite table, celles-ci sont disposées autour des tapis, sur deux côtés ; sur le troisième, le régisseur son et lumière et un pendant avec des vêtements.

Le pauvre bougre reste en avant-scène, pendant que les autres s’activent au fond, et nous explique qu’ils se sont demandés ce qu’ils nous devaient, à nous qui avons payé nos places et donné de notre temps. Calcul moyen de la durée d’une pièce, débat avec lui-même pour savoir si les spectateurs peuvent/doivent/devraient rester ou sortir au cours du spectacle… tout ça pour nous avouer, sous couvert d’honnêteté, qu’ils ne joueront pas « Timon d’Athènes » et « Titus Andronicus » ce soir. Déception ? Non, parce que nous sommes déjà « dedans », parce que déjà, nous voyons qu’ils sont là pour nous et qu’ils n’ont qu’une envie, c’est de partager « quelque chose » avec nous… oui, mais quoi ?

Une réflexion sur la dette, bien sûr. Morale, financière… et sur la culpabilité. Quoi de mieux qu’un bon cadre de famille et l’ouverture d’un testament pour montrer tout cela ? Après nous avoir annoncé ce qu’ils ne feront pas, tout en nous racontant tout de même l’histoire de Titus Andronicus à six voix, délivrant avec une nonchalance délicieuse les crimes les plus atroces de l’histoire du théâtre, ils se mettent tous à une table en bord de scène : le « parlement » commence autour de la question « Doit-on payer ses dettes ? ». Dix minutes de débat. Un dispositif ingénieux, où des règles de paroles strictes sont imposées pour le respect de chacun. On allume sa lumière quand on veut parler, on met une découpe de couleur verte ou rouge devant sa petite lampe pour signifier son accord ou désaccord et on remercie quand un collègue a fini de prendre la parole. Le débat est actif : combien d’années dois-je consacrer à ma mère incontinente ? Quatre ans ? Le nombre d’années qu’elle a consacré à changer mes couches ? Si quelqu’un me sauve la vie, dois-je le suivre jusqu’à ce que je puisse lui rendre la pareille ? Jusqu’où va mon sentiment de culpabilité, jusqu’où va-t-on quand on « doit » quelque chose à quelqu’un ?… Le plus grand sérieux règne mais quand on va au bout de sa pensée, de ses arguments, l’absurde arrive, surtout avec ces personnages bien campés, représentatifs de tous les extrêmes : favorable à l’état paternaliste, hyper-libéraliste, féministe à tout prix, catholique à fond… Toujours avec le plus grand sérieux, quand l’un d’eux propose un tour de table tous se lèvent et font, littéralement, le tour de leur petite table…

Oui, et l’histoire de famille ? Elle arrive. Fin des dix minutes de débat. Changement de niveau : les personnalités de plateau présentées précédemment se transforment. Les comédiens qui avaient gardé leurs prénoms pour le débat deviennent Bénédicte-Constance, Camille-Clément, Anne-Prudence et Marie, et ils ont perdu leur père. Mais Léonard et Lorraine aussi ont perdu leur père. Ben oui, c’est le même… Lorsque les « bâtards » arrivent au château, tout est bouleversé. Les animosités entre les frères et sœurs se révèlent, ce que l’un à fait à l’autre, ce qu’il lui doit… ou pas. Anne-Prudence est-elle responsable d’avoir tiré par mégarde sur son frère, maintenant boiteux, lors d’une partie de chasse ? Ou bien est-ce lui qui ne devait pas se trouver là ? Lui doit-elle quelque chose ? Léonard doit-il aider sa sœur à se dépêtrer de ce « Milos », personnage étrange récitant des vers de Shakespeare ? Les enfants châtelains doivent-ils rejouer leur enfance noyée dans la culpabilité par un jeu sadique : réciter tous les vers de « Timon d’Athènes », et se donner des claques les uns les autres quand l’un se trompe sur ordre du père ? C’est une première version, où tous meurent à l’instigation d’une des sœurs pas si légitime que ça… Et puis… ça recommence. Les morts se relèvent, à nouveau, et chacun reprend sa place derrière la table.

Débat et histoire s’alternent mais les choses sont de plus en plus confuses : les prénoms, entre comédiens et personnages, se mélangent et le parlement est de plus en plus houleux. Deuxième version : tout s’accélère, les scènes se répètent, mais la machine s’est emballée ! Les personnages « pètent un câble », le sang gicle, ceux qui sont hors des tapis tendent à leurs camarades qui « jouent » des petites fioles de liquide rouge. Il y en a partout. Le jeu, après une première version plutôt réaliste vire au burlesque, nous voici entre le Grand Guignol et le vaudeville. Ils s’éclatent littéralement sur scène et nous avec eux, dans la salle. Une énergie folle.

Troisième version : parlement ? famille ? les tapis qui délimitaient l’espace de « jeu » deviennent presque obsolètes… Les figures en scène semblent perdues entre de multiples identités indéfinissables… « Trouble du comédien » ? Nous aussi, quelquefois, nous vacillons. Avec bonheur. Finalement, doit-on payer ses dettes ? Que doit-on ? À qui ? pourquoi ? Peut-on dissocier dette financière et dette morale ? Doit-on se sentir coupable jusqu’à la fin de notre vie parce notre état est endetté et ne pourra jamais tout rembourser ? C’est pas sûr. Voici ce qu’ils nous disent, ces jeunes comédiens qui réfléchissent, s’interrogent sur notre société et son fonctionnement. On l’a entendu, on l’a vu, la culpabilité et l’avidité tuent. Même si tout ça, c’était pour rire, c’était du théâtre, c’est aussi à travers le rire que l’on comprend. Un rire qui nous éclaire et non un rire qui nous détourne, qui nous « divertit ». Bref, intelligent et hilarant à la fois.

Adeline Thulard

 

Dès le début, tout est là 

Timon/Titus, spectacle présenté au Printemps des Comédiens par le Collectif OS’O est un intéressant mélange de thématiques classiques et contemporaines.

Les acteurs, déjà en scène, accueillent le public : figures cadavériques gelées dans la lumière des projecteurs dans des moments de mort, de souffrance, ou parfois dans de simples actes quotidiens. Le centre de l’espace est orné par des tapis orientaux et un fauteuil, au fond une tête de cerf trône, côté cour le metteur en scène, à vue, contrôle la situation derrière le poste de régie. Est-ce une performance, une installation d’art contemporain, ou sommes-nous arrivés à la fin d’une pièce, d’un drame, au milieu d’une tragicomédie éternelle comme celle de l’humanité ?

Un acteur entre, s’assoit dans le fauteuil, la musique commence, il présente le spectacle ses principaux sujets, la dette et la culpabilité, et ses enjeux. Peut-on soutenir que là où il y a de l’argent il y a de la culpabilité ? Quel est le lien entre elles ? L’acteur s’adresse au public de façon histrionique utilisant des jeux de mots, la mise en abyme, des blagues simples, parfois trop, entretenant les spectateurs pendant que les autres acteurs, abandonnent leurs positions statiques et changent de vêtements. Après une synthèse, digne de Wikipédia, sur Titus Andronicus de Shakespeare -qui donne son nom à la moitié du titre du spectacle de David Czesienski- les comédiens prennent position derrière des bureaux pour participer à une sorte de débat télévisé, chacun incarnant une idée, une position par rapport à la théorie économique de Graeber. À tour de rôle, ils prennent la parole ; l’éclairage souligne leur position : rouge/contre, vert/pour.

On nous instruit mais toujours avec légèreté

Tout à coup, une histoire de famille est propulsée au-devant de la scène : frères, sœurs, légitimes ou pas, en attente d’un riche héritage, occupent la partie centrale de l’espace dans des rôles stéréotypés alourdis de clichés, le boiteux avec le bâton, l’ignorant qui mâche du chewing-gum, la fille charmante, la fille obéissante, la petite..etc. On remarque plusieurs références à la tragédie shakespearienne comme à la tradition grecque. Un jeu de citations des œuvres de Shakespeare, cette fois en référence directe à Timon d’Athènes -l’autre moitié du titre-, permet des réflexions sur le pouvoir, ses abus, les conspirations et les alliances. La ruée à l’héritage finit, évidemment, par un carnage où tous s’entretuent dans une parodie grotesque.

S’ensuit un débat, toujours sur la dette, les religions, la finance, mais avec une durée plus courte parce que voilà, les acteurs reprennent la scène de l’héritage, en recommençant d’un point précis avant le carnage, pour chercher un autre final possible en créant de nouveaux groupes et de nouveaux jeux de pouvoir, toujours dans des jeux comiques et des sketchs.

Des questions qui méritent d’être posées

L’alternance entre les débats et les situations scéniques fait réfléchir le public sur les relations entre personne, groupe et communauté, la responsabilité de chacun par rapport aux autres et à la société. Questions auxquelles Timon/Titus ne donne pas de réponses, mais qu’il est important de faire entendre au public par le théâtre. Cependant, on peut se demander si un format plus court n’aurait pas été plus percutant.

Sara Maddalena, vu au Printemps des Comédiens, Domaine d’O Montpellier, le 16/06/2016

 

TIMON / TITUS D’après William Shakespeare Un projet du Collectif OS’O
Mise en scène : David Czesienski
Assistanat à la mise en scène : Cyrielle Bloy
Dramaturgie : Alida Breitag Avec : Roxane Brumachon, Bess Davies, Mathieu Ehrhard, Baptiste Girard, Lucie Hannequin, Marion Lambert & Tom Linton Scénographie et Costumes : Lucie Hannequin
Assistante costumière : Marion Guérin
Maquillages : Carole Anquetil
Musique : Maxence Vandevelde
Création lumières : Yannick Anché & Emmanuel Bassibé

Site du collectif : http://www.collectifoso.com/

 

 

 

 

 

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