So, you can feel de Pieter Ampe

(crédit photo : Phile Deprez)

Yes, he can.

Mec, pierrot, macho, bouffon, femme, beauf, cuirassé, peinturé, animal, pédale : Pieter Ampe s’essaie et s’arpente, au jeu des identités instables. Radicalement humain : So, you can feel ?

C’est une heure et quelques minutes d’une densité qu’il est peu probable qu’on oublie. Difficile pourtant d’attraper par les mots les fibres de la toute singulière profondeur dont notre expérience aura été tissée, ce soir humide d’un vendredi de novembre au théâtre de la Bastille.

Sur le papier ou à l’écran, il nous faut brandir comme des étendards, avant de risquer toute description, la brillance tendre de l’éclat du regard, la précision sans ambages du geste, la douce humilité de la présence qui s’esquive. Pour rendre la mesure, il faudrait pouvoir dépouiller les lignes de leurs artifices et les mots de leur prétention, y laisser s’ouvrir grand l’espace immense d’une tendre fraternité.

Celui qui s’avance derrière sa broussaille, monceau de barbe qui cache un sourire, il porte les basket-jean-t-shirt de toi et de moi. La peau blanche, un peu transparente, rousse. Les yeux enfoncés et grand ouverts, embrassant tout ce qui peut être embrassé.

Il commencera en s’essayant à une série de petits mouvements maladroits, de poses malhabiles. Il dévoilera pudiquement d’abord son ventre, effaré et ravi de sa propre nudité. Il se proposera aux regards au plus près, chuchotera des mots dans des oreilles hilares, reviendra tester de possibles postures. Torse nu, rentrant le ventre, le camouflant, faisant jouer ses biceps, ses muscles, ses mains, ses pieds.

Il en passera méticuleusement par une série de possibles de son corps. Une série de possibles de lui : en germes, en doutes, en collusion, en mineur comme en majeur. Déclinaisons.

Cheveux lâchés et combinaison de cuir, pénétrant brutalement l’air qui n’avait rien fait…
Perruque et t-shirt « I like girls who like girls », sautant gracieusement derrière un ballon gonflé à l’hélium, le corps gauche devenu soudain si léger, miracle…
En bas résille, d’une sensualité à tomber, grâce féline et démarche chaloupée, escaladant le public, suspendu au plafond, planant : « The Power of love »…

Il y est bien, se dit-on, dans ce possible-là. Effarés de sa beauté. Mais il s’en dépouille déjà, encore une fois. Pousse quelques soupirs complices.

Et puis du blanc qui tombe d’abord, en grosses masses maculantes à même la peau. S’en recouvrir complètement, le plus complètement possible, s’en badigeonner jusqu’à disparaître. Miauler, hurler à la mort, trouver le son. Chercher la note comme on s’est cherchés soi-même. Derrière la peinture, nu au plus nu, s’essayer aux poses obscènes, aux grands écarts, aux ronds de jambes. Corps matière en constante métamorphose, aller jusqu’à se chercher dans l’image projetée au mur, moi puissance 10. Se ramener en soi, dans son ventre absorber son image, se l’incorporer. S’en repaître.

Et puis nettoyer un peu le bordel. Et s’en aller.

Bien au-delà d’un discours convenu sur le genre ou la virilité, Pieter Ampe n’impose rien. En mineur, il propose, cherche et demande. Teste et regarde. Interroge l’autre-public, son miroir, comme s’il pouvait lui donner un sens. Mais il n’en a guère plus que lui, grand corps découvert découvrant comment ça marche cette machine humaine décomposée, recomposée, multiple et complexe, hétérogène et métissée. Comment ça marche, ce genre masculin / féminin, cette virilité menacée, attaquée, altérée, revendiquée. Il le renvoie à ses propres diffractions, ce public tout aussi fragmentaire et morcelé.

La communauté du doute s’installe, mais qu’il est bon de douter ensemble, dans un sourire ou dans l’éclat franc du rire, loin de la sérieuse gravité du dogme et de la certitude. La radicale simplicité de la présence de Pieter Ampie fait exploser ce qui aurait pu n’être qu’un exercice de style. Entre pudeur et dévoilement, le jeu précis et fluide, il fait le pari d’offrir de l’indécidable et de l’indécidé en toute sincérité. En toute humilité et en toute générosité.

Contre le repli, l’ouverture. Contre l’identitaire, la multiplicité légère qui permet d’être ensemble. Oui, on peut encore sentir. Pieter Ampie vient de nous le rappeler.

Claire Besuelle

(Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, Claire Besuelle est doctorante en danse et en études théâtrales à l’université Lille 3. Sa recherche porte sur les modalités de présence de l’interprète dans la création contemporaine.)

So you can feel
De & avec :PIETER AMPE
Musique : JAKOB AMPE
Regard extérieur : JAKOB AMPE, POL HEYVAERT, LAURA EVA MEURIS & FEMKE PLATTEAU
Coaching : ALAIN PLATEL & SARAH THOM
Technique : PIET DEPOORTERE
Remerciements : JUAN BETANCURTH, SARAH BLEASDALE, RICKARD BORGSTRÖM, TIM DARBYSHIRE, MICHAEL DUDECK, NUNO LUCAS, JESSICA MASSART, TOMMY NOONAN & BORIS ZEEBROEK
Production : CAMPO
Co-production : MOVING IN NOVEMBER (HELSINKI, FI), KAAITHEATER (BRUSSELS, BE) & BIT TEATERGARASJEN (BERGEN, NO)

Informations et tournée : http://www.campo.nu/en/production/1466/so-you-can-feel

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