Meursault contre enquête de Kamel Daoud

(crédit photo : MAXPPP)

L’Étranger réécrit de Droite à gauche

Kamel Daoud, journaliste au Quotidien d’Oran (Algérie), connu pour ses chroniques polémiques et populaires, signe son premier roman, Meursault contre-enquête (Actes Sud), doublement couronné en 2014 (année de sa publication) par le prix François Mauriac et par le prix des cinq continents de la francophonie. Il obtient en 2015 le prix Goncourt du premier roman.

Le récit revient sur le meurtre commis par l’un des héros les plus célèbres de la littérature, Meursault. C’est Haroun, le frère de la victime assassinée sur une plage d’Alger, en 1942, qui donne sa version des faits. Il en veut à l’auteur d’un célèbre roman, inspiré de cet assassinat, de n’avoir donné la parole qu’au meurtrier, privant ainsi son frère de la reconnaissance publique voire du statut de héros confisqué par son assassin. Moussa, appelé « l’Arabe », est réduit à une identité de groupe. Il est ignoré en tant qu’être humain et personnage à part entière. Ce scénario abusif, déplore Haroun, n’a pour but que d’éluder la culpabilité de Meursault afin de laisser assez de place à ses interrogations sur la condition humaine ! Il s’écrie : « Mon frère s’appelait Moussa. Il avait un nom. Mais il restera l’Arabe, et pour toujours» ; et ajoute : « Moussa, Moussa, Moussa… j’aime parfois répéter ce prénom pour qu’il ne disparaisse pas dans les alphabets ». Moussa aurait donc été assassiné deux fois, d’abord, par la balle de Meursault et ensuite par la plume de l’auteur qui l’a muré dans l’anonymat.

Dans un style bondissant qui cultive le ressassement, Kamel Daoud fait parler son héros, Haroun, un vieillard qui hante un bar à Oran et qui débite son histoire à un mystérieux enquêteur nommé « l’inspecteur universitaire ». Mais cet échange installé comme prétexte à la narration s’apparente davantage à un long monologue de Haroun qui interpelle de temps en temps son interlocuteur muet. Un procédé qui donne au lecteur le sentiment d’incarner la voix absente et d’être un destinataire-confident.

Vous l’aurez compris, le roman de Daoud explore des enjeux mémoriels en rendant hommage à L’Étranger de Camus. On y entend les échos du chef-d’œuvre de l’Absurde grâce aux renvois à des passages célèbres, notamment, l’incipit et la dernière phrase de l’épilogue, et aux variations autour de la scène de l’assassinat de « l’Arabe ». Le texte de Camus est revisité, interrogé et souvent détourné, comme cité à l’envers. L’ambition de l’auteur est transparente : « cette histoire devrait […] être réécrite, dans la même langue, mais de droite à gauche ». Il multiplie également les clins d’œil à L’Empreint de Crusoé de Patrick Chamoiseau, roman fondé lui-aussi sur l’intertextualité avec les œuvres de Defoe et de Tournier. Au-delà d’un hommage, cette pratique des écrivains contemporains enrichit les œuvres classiques d’éléments culturels nouveaux, ici la part algérienne, là la part créole. Elle témoigne de la volonté d’un écrivain de créer de la nouveauté au cœur du patrimoine littéraire en espérant en réactualiser le génie.

Mots-clés : “ Kamel Damoud”, “Quotidien d’Oran”, “Mersauld”, “L’Etranger”, “Albert Camus” “L’empreinte de Crusoé” “Patrick Chamoiseau” “Daniel Defoe”

Rabiaa Marhouch
(Publié au Courrier de Genève du 8 novembre 2014)

Kamel Daoud, Meursault contre-enquête, Actes Sud, 2014, 160p.

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