Le Vrai lieu, Annie Ernaux entretiens avec Michelle Porte.

(crédit photo : Olivier Roller)

La fabrique textuelle

Qu’est-ce que la littérature pour Annie Ernaux ? Pour ceux et celles qui se posent cette question, la réponse est dans Le vrai Lieu, parue aux éditions Gallimard. Il s’agit d’une version écrite des entretiens filmés d’Annie Ernaux avec Michelle Porte, réalisés en 2008. L’auteur de La Place, prix Renaudot 1984, y examine l’influence des lieux sur ses œuvres littéraires et donne à lire une analyse subtile du lien ambigu entre le réel, le temps, la géographie et l’univers de la fiction.

Au fil des pages, Ernaux nous introduit dans les coulisses de sa fabrique textuelle et revient sur les événements qui constituent le point de départ de ses œuvres maîtresses, comme sa vie de femme malheureuse en ménage (La Femme gelée, Gallimard, 1981), la mort de son père (La Place, Gallimard, 1983) et son avortement clandestin (L’Evénement, Gallimard, 2000). Elle explique ses choix stylistiques, longuement médités afin de trouver la forme appropriée à chaque sujet. L’exploration du passé, de l’intime, serait pour elle une façon d’entrer dans la mémoire collective par la mémoire individuelle. Le « je » omniprésent dans ses récits n’est ni autocentré ni narcissique, mais « transpersonnel ». Elle résume cette conception en citant le philosophe Clément Rosset : « Ne regardez pas en vous-même, vous ne trouverez rien ». Elle ajoute : « Quand j’écris, je n’ai pas l’impression de regarder en moi, je regarde dans une mémoire […]. Je ne suis qu’une caméra. J’ai simplement enregistré. L’écriture consiste à aller à la recherche de ce qui a été enregistré pour en faire quelque chose ».

Elle conclut ses réflexions en définissant la littérature comme un espace de questionnements et de désir de connaissance, qui offre à l’individu la possibilité de sonder son vécu, de découvrir la nudité du réel, le décharner, en dévoilant les non-dits, les silences, pour en démasquer une vérité cachée. C’est cet univers littéraire, immatériel, qu’elle désigne par le vrai lieu. Une contrée qui existe grâce à une écriture qui n’expose pas des choses inertes, figées, mais dévoile autrement la vie, lui permet de s’alléger des artifices, des normes et des conventions. Ainsi, au-delà des quotidiens, la vie continue de s’écouler, trouve une expression nouvelle, vigoureuse, qui détermine ce qu’est la littérature.

Rabiaa Marhouch

(Publié dans le Courrier de Genève du 6 décembre 2014)

Annie Ernaux, Le vrai lieu, Entretiens avec Michelle Porte, Gallimard, 2014, 120 p.

 

 

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