La saison de l’ombre de Léonora Miano

Voyage dans la mémoire amputée

Auteur d’une œuvre reconnue et récompensée par de nombreux prix littéraires dont le Goncourt des lycéens 2006 pour Contours du jour qui vient (Plon, 2006), Léonora Miano signe un septième roman intitulé La Saison de l’ombre (Grasset, 2013), couronné par le Prix Femina et le Grand Prix du Roman Métis 2013. Poursuivant sa réflexion littéraire sur l’histoire des populations subsahariennes et afrodescendantes, la romancière née à Douala en 1973, aborde ici la mémoire des peuples africains disparus suite à la Traite négrière transatlantique. La période relatée date d’avant la colonisation et met en scène les Mulongo, un peuple imaginaire vivant isolé dans la forêt tropicale en Afrique centrale. Après un incendie ravageur, douze hommes du camp disparaissent mystérieusement. Le fait est sans précédent et le comité des sages se retrouve démuni face à une situation inexplicable. Quelques habitants du village osent partir sur les traces des absents en s’aventurant pour la première fois dans la brousse. Certains arrivent jusqu’à la côté atlantique et découvrent une situation irréelle où des hommes, dont les leurs, sont capturés et vendus par leurs voisins, les côtiers, à des marchands venus de l’autre côté de l’Atlantique. Le roman retrace de manière très subtile l’incompréhension, le désarroi et la labyrinthique recherche de la vérité qui demeurera, malgré son dévoilement, hermétique aux Mulongo. Un dernier assaut des chasseurs d’hommes fait disparaître les derniers survivants du clan, en même temps que toute trace de leur passage sur terre.

Le choix de raconter les événements du point de vue exclusif des personnages est motivé par le souci de ressusciter dans sa singularité la mémoire d’un peuple décimé, dont l’existence, la sensibilité et les déchirements sont enterrée sous les décombres de la grande histoire. La romancière reconstitue cet univers trépassé en s’appuyant à la fois sur des données historiques et sur son imagination créatrice. Elle restitue jusque dans ses petits détails quotidiens le vécu d’une population subsaharienne avant l’irruption coloniale et utilise fréquemment des mots de la langue douala afin d’accentuer l’effet de réel dans la recréation de cette ambiance lointaine. Par sa plume prodigieuse et sa prose palpitante, Léonora Miano réussit à saisir et à nous transmettre une perception à échelle humaine de la douloureuse expérience des victimes de la Traite négrière, qu’elles soient déportées ou rescapées. Son but n’est nullement de faire un recueil de données historiques mais d’explorer par la fiction des zones d’ombre de la mémoire mondiale. Elle nous plonge ainsi dans le chaos d’une fin de monde et nous rend palpable la détresse commune à toute l’humanité au moment où ses repères s’écroulent.

Rabiaa Marhouch
(Article publié au Courrier de Genève du 3 janvier 2014)

Léonora Miano, La Saison de l’ombre, Grasset, 2013, 240 p.

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