Retour à Berratham d’Angelin Preljocaj

(crédit photo : JC Carbonne)

Les mots des corps exilés

Dire l’exil et l’absence. Le souffle lyrique de l’écriture de Laurent Mauvignier rencontre les lignes graphiques dessinées par les danseurs du ballet Preljocaj. Collusions, contrepoints, confusions : retours sur un retour.

Tout est dévasté : ne restent plus que les armatures froide de la tôle désossée, les néons clignotants d’une étoile gigantesque, la carcasse dépouillée d’un cadavre de voiture. Le paysage de fin du monde composé par Adel Abdessemed (le sculpteur qui a immortalisé le « coup de boule » de Zidane) est imposant. Trop ? Il lisse l’image d’emblée, et s’il propose de magnifiques espaces de jeu, il écrase parfois le coeur du conte.

A l’heure de ce dit conte, tout semble simple : trois récitants (Niels Schnieder, Laurent Cazanave et Barbara Sarreau), du dessus, du dehors, prennent la parole pour dire. Leur récit : celui d’un jeune homme qui revient de l’exil dans sa contrée après qu’elle ait été ravagée par la guerre. Il n’y retrouvera pas celle qu’il aimait, ni ceux qu’il chérissait. D’instantanés en flash-back, le choeur de cette trop commune tragédie accompagne le retour vers Berratham, le retour vers l’enfer.

Ces trois récitants sont ceux qui peuvent dire parce qu’ils sont ceux qui voient. Les trois comédiens s’appuient sur les mots comme sur une partition, la parole se fait musique pour des corps qui inscrivent dans l’espace le tragique en train de s’écrire. Le chant du choeur ouvre l’espace au déploiement de la danse. Puis les figures se rapprochent, se croisent. Conteurs d’un autre monde, d’un autre temps, on comprend qu’ils sont ceux qui ne reviendront pas, alors que la chair de ceux qui restent palpite… Jusqu’à ce que la présence des danseurs se mêle à celle des acteurs, et que leur souffle commun, et pourtant singulièrement différent, renverse la distribution des rôles et fasse planer le doute de la mort sur les vivants.

« Danser les mots », est-il écrit sur le programme. De cette note d’intention on retiendra sur-tout les effets de glissements sensibles du tissage constamment renouvelé entre parole et danse. Il-lustration allusive, abstraction ou au contraire effet de zoom permettant une plongée dans la sensation : les matières sont traitées comme telles et leur confrontation est chorégraphiée de façon ciselée. La force de cette instabilité fondatrice est qu’elle ne cantonne rien mais ouvre tout.

En ressortent des instants d’émotions paroxystiques, comme cette scène de mariage forcé, ronde macabre à la grâce étrange au terme de laquelle Katia, peau nue à même le fer de sa crinoline, déchire l’ordre du père et danse la fin de son asservissement, ou encore ce flash-back sur la première nuit d’amour entre le jeune homme et Katja, pas de deux charnel qui creuse et fait résonner la matière sensible des mots des choreutes. Dans ces moments les plus aboutis du spectacle, ce sont les espaces de sensation de la matière vocale qui sont véritablement amplifiés et sondés par la danse et ce qui se passe entre les corps. On atteint alors à une densité spectaculaire rare, où le croisement des médiums atteint à la complémentarité et produit une véritable richesse.

La densité de ces moments précieux n’est malheureusement pas tenue le long du spectacle. Des tableaux plus narratifs tombent parfois dans la redondance de l’illustration et frôlent le cliché : les scènes de choralité notamment, dont la composition rappelle celle des comédies musicales des shows à l’américaine, sans malheureusement que l’apparente légèreté de l’entertainment ne per-mette d’ouvrir à une forme de distance amusée du regard. Le lyrisme précis de l’écriture de Laurent Mauvignier se noie alors, malgré les efforts des comédiens dont la présence semble soudain emphatique et lourde.

Belle tentative aux accents d’inachevé, qui n’a peut-être pas su prendre le risque d’aller au-delà de la quête plastique de la beauté froide et noire du tragique pour embrasser et prendre pleine-ment avec elle le souffle de son sujet et en traverser l’expérience.

Vu au Théâtre National de Chaillot, le 8 octobre 2015.

Claire Besuelle

(Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, Claire Besuelle est doctorante en danse et en études théâtrales à l’université Lille 3. Sa recherche porte sur les modalités de présence de l’interprète dans la création contemporaine.)

Retour à Berratham, Ballets Preljocaj
Chorégraphie et mise en scène : Angelin Preljocaj
Texte : Laurent Mauvignier sur une commande d’Angelin Preljocaj
Scénographie : Adel Abdessemed
Lumières : Cécile Giovansili-Vissière
Création sonore : 79D assisté de Didier Muntaner
Musiques additionnelles : Georg Friedrich Haendel, Fatima Miranda, Abigail Mead
Costumes : Sophie Ghellert
Choréologie : Dany Lévêque
Direction : Nicole Saïd
Direction technique : Luc Corazza
Régie générale et son : Martin Lecarme
Régie lumières : Sébastien Dué, Jean-Bastien Nehr
Régie plateau : Khalil Bessaa
Régie costumes : Martine Hayer
Avec Virginie Caussin, Laurent Cazanave, Aurélien Charrier, Fabrizio Clemente, Baptiste Coissieu, Margaux Coucharrière, Emma Gustafsson, Verity Jacobsen, Caroline Jaubert, Émilie Lalande, Bar-bara Sarreau, Niels Schneider, Liam Warren, Nicolas Zemmour
Production Ballet Preljocaj
Coproduction Festival d’Avignon, Théâtre National de Chaillot, Les Théâtres de la Ville de Luxem-bourg, Grand Théâtre de Provence, Théâtre des Salins

Du 8 au 23 octobre : http://theatre-chaillot.fr/dance/retour-a-berratham
Puis en tournée, dates disponibles sur le site de la compagnie : http://www.preljocaj.org

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