Standard de Nina Bouraoui

(crédit photo : Richard Schroeder/Flammarion)

L’homme-symptôme

Standard est le dernier roman de Nina Bouraoui, prix Renaudot 2005 pour Mes Mauvaises pensées. L’auteure connue pour ses autofictions à tendance analytique reprend ici la veine romanesque de ses premières publications. L’intrigue retrace le destin tragique, et néanmoins standard, d’un petit employé anonyme d’une grande entreprise parisienne. Il se prénomme Bruno Kerjen, un provincial originaire de Saint-Sevan, immigré dans la capitale et habitant la banlieue misérable de celle-ci. Son existence est bordée par trois espaces : Saint-Servan (famille et enfance), Vitry (trou d’adulte) et la place d’Italie (travail) ; et son activité se limite à « dormir, bosser, se nourrir ». Se définissant lui-même comme un looser, il renonce délibérément à toute promotion professionnelle, rebuté par les changements que cela entraînerait dans ses habitudes. La répétition des mêmes gestes dans son box à Supelec (l’entreprise qui l’emploie), serrant des vis et des boulons, déteint sur son quotidien désespérément invariable. Solitaire, angoissé et « handicapé des sentiments », le héros bouraouien incarne le prototype du contemporain amorphe, passif, sans ambition, se contentant de ses acquis et résigné à subir la routine et l’ennui qui s’ensuit. À une vie d’action et de passion, il préfère « une vie qui fonctionne », et finit par se convaincre « qu’il fai[t] partie des choses et non des êtres qui les regard[ent] […]. Il ne se sen[t] pas vivre dans le sens où on l’enten[d] d’habitude. Il coul[e] à son tour dans le paysage, sans regret ni tristesse ». Mais malgré toutes ses précautions et sa vigilance pour écarter les surprises et les imprévus, l’impensable advient : un désir de changer de vie. La belle et diabolique Marlène, son amour d’adolescence sublimé, en est la cause et le déclencheur. Son équilibre précaire et fragile prend un coup fatal.

Sur le modèle de ses récits autoanalytiques, l’auteur de La Vie heureuse se livre à une psychanalyse de son héros, et partant, elle pointe les travers des modes de vie contemporains. Pour raconter les existences standardisées de nos jours, elle devient Bruno Kerjen, se glisse dans son quotidien, ses pensées les plus intimes et ses pulsions les plus infimes. Elle opte pour le style indirect libre, privilégiant ainsi un point de vue subjectif, gommant la voix du personnage qui n’intervient que rarement dans le récit par un bout de phrase ou un fragment de dialogue. On retrouve l’écriture bouraouienne centrée sur l’intériorité, sa prédilection pour les monologues intérieurs pour démonter la mécanique psychologique d’un homme symbole et symptôme de la décadence d’une époque. Véritable réquisitoire de la société et de ses délabrements, Standard nous livre le diagnostic sombre d’une psychologie collective, dont Bruno Kerjen, « un petit bonhomme parmi des milliards de petits bonhommes », serait l’emblème. Rongé par la peur, écrasé par le poids d’une réalité qui le dépasse et le menace, animé par des pulsions autodestructrices, il est persuadé qu’il n’est pas indispensable à la marche du monde ! Pronostic alarmiste sur l’avenir des masses… uniformisées !

Rabiaa Marhouch
(Article publié au Courrier de Genève du 21 juin 2014)

Nina Bouraoui, Standard, Paris, Flammarion, 2014, 283p.

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