Coup Fatal d’Alain Platel

(crédit photo : Christophe Raynaud de Lage)

Du baroque congolais ?

Mettez ensemble un contre-ténor congolais, des musiciens congolais de jazz, de musique populaire et traditionnelle et des partitions baroques, le tout dirigé par un chorégraphe belge de renom et vous obtenez… non, ceci n’est pas la recette du « Gloubi-boulga » mais bien la composition de l’équipe du dernier spectacle d’Alain Platel.

Une explosion à l’état pure, de joie, de vie, même dans les aria les plus tristes de l’histoire de la musique baroque comme Lascia ch’io pianga dans le célèbre opéra d’Haendel Renato.

Ils arrivent petit à petit sur scène, un jeu d’improvisation connu, dialogue entre deux instruments sous forme d’agôn. Le plateau se remplit ensuite de figures et de musique, des mélodies aux sonorités d’Afrique continentale. Jusque là, rien d’étrange, on remarque à peine que les rideaux dorés en fond de plateau ainsi qu’à cour et à jardin sont composés de douilles de munitions, ils font simplement écho aux costumes bleu-gris et doré des musiciens, le tout constituant une ambiance « cabaret ».

Puis, Serge Kakudji, le contre-ténor, arrive. Personne ne s’y attend : de cet homme plutôt « baraqué » sort une voix des plus délicates. Les surprises ne s’arrêtent pas là puisque les musiciens envahissent bientôt le plateau, ils jouent, chantent et se remuent sans cesse au rythme endiablé de… Gluck. Oui. Les airs se reconnaissent, en filigrane, certes, mais ils sont bien là. On les entend se transformer, partir puis revenir.

Il y a quelque chose de baroque dans cet ensemble là, bien au-delà de la musique qui ne l’est plus tant ! Dans le foisonnement des corps en scène et des sons, et surtout, à la fin, dans l’apothéose de couleurs qui nous est présentée. Les musiciens sont sortis puis reviennent, pour un défilé de mode de la « class attitude », référence directe au mouvement congolais de la SAPE (Société des ambianceurs et des personnes élégantes), ou comment porter de manière élégante cinq cravates aux motifs différents !

Il y a quelque chose de baroque au sens étymologique du terme : une perle irrégulière d’une grande valeur. Alain Platel et ses comparses jouent sur les contrastes : alors que Serge Kakudji est immergé dans les tonalités affectives de ses chants, il est entouré de deux duos de clowns qui multiplient les imitations a cappella et se rient de cette concentration qui relève de l’incroyable, ou bien se mettent à faire les chœurs à la Poetic Lover, ou encore multiplient les mouvements suggestifs du bassin. Ces corps sont vivants, séducteurs, voire dragueur lorsque deux femmes du public se retrouvent entraînées dans un slow collé-serré. Comme on se sent étriqué dans son petit corps blanc quand on les voit bouger ainsi : c’est de l’expression, de la vie à l’état pur. Et c’est contagieux. Quelle frustration que d’être dans une salle de théâtre, assis, confiné sur son siège ! Le public redouble d’applaudissements durant tout le spectacle, son seul moyen d’expression !

L’orchestration chorégraphique est magistrale et la construction des séquences répond à une dramaturgie subtile qui dépend des effets esthétiques recherchés : entraîner le public, le laisser respirer, le faire frissonner (de tristesse et de plaisir !), et le faire rire, beaucoup. On est entraînés et profondément touchés, à la fin notamment : les deux chanteurs disons « pop » de la troupe se sont dirigés vers la salle et chantent To be young, gifted and black, de Nina Simone. Le décalage est très drôle : ces deux jeunes hommes semblent tenter de convaincre la salle, ils vont de siège en siège, les pieds sur les accoudoirs et s’adressent à un public

majoritairement constitué de « têtes blanches », dans tous les sens du terme ! Puis, ils reviennent en scène et l’air de Renato résonne : « Lascia ch’io pianga e sospiri la libertà… ». D’un coup, tout fait sens, la gorge se sert et les associations d’idées se bousculent : la jeunesse, la liberté, les douilles, l’énergie, le Congo…

Adeline Thulard

Coup fatal, d’Alain Platel
Sur une idée de Serge Kakudji et Paul Kerstens
Direction artistique : Alain Platel
Direction musicale : Fabrizio Cassol et Rodriguez Vangama
Chef d’orchestre : Rodriguez Vangama
Scénographie : Freddy Tsimba
Lumière : Carlo Bourguignon
Son : Max Stuurman
Costumes : Dorine Demuynck
Assistanat à la direction artistique : Romain Guion
Avec : Serge Kakudji (contre-ténor) et un orchestre de 12 musiciens de Kinshasa
Maison de la Danse, Lyon
Site : http://www.maisondeladanse.com/
Site internet de la compagnie : http://www.lesballetscdela.be/fr/

Du 7 au 10 octobre 2015
Durée : 1h45

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