Gola de Chiara Guidi

ou l’aphasie

(crédit photo : Romano Magrone)

GOLA, qui en italien signifie gorge, est le spectacle que Chiara Guidi a présenté officiellement pour la première fois au festival « Pergine Spettacolo Aperto », il faisait suite à un atelier conduit par des acteurs non professionnels. Ayant eu la chance de pouvoir assister à quelques répétitions du spectacle, je peux dire que Chiara Guidi semble conduire les acteurs comme le ferait un peintre avec des mannequins. Ou bien elle écoute le rythme des différentes propositions, comme le ferait un chef d’orchestre. Surtout, elle veut éliminer toute trace de psychologie, d’incarnation du personnage. Mais passons au spectacle.

Comme l’indique le texte de présentation, il s’agit d’un spectacle qui trouve son inspiration dans la nouvelle Angoisse de Tchekhov, mais surtout dans les recherches que l’anthropologue Ewa Klonowski a conduit sur la guerre civile en Ex-Yougoslavie. En particulier, il traite d’une impossibilité de communication, de voir, de parler (par conséquent de ce qui reste dans la gorge) ; je ressens donc à mon tour une difficulté à parler et à communiquer sur ce spectacle.

Commençons par le début. Nous, public, sommes surpris déjà avant d’entrer dans le lieu du spectacle (un garage privé qui par le biais de lumières et de l’installation est tout à fait approprié pour accueillir des pièces) : devant l’entrée du « théâtre », le groupe d’acteurs vêtus de noir, patiente avec nous. Il va précéder de quelques instants notre entrée. Nous les retrouvons assis, en silence, sur une estrade, similaire à la nôtre : d’où l’impression de se trouver devant un miroir. Pendant que nous entrons, une voix off se fait entendre, celle d’Ewa, qui raconte dans un anglais remâché et peu compréhensible ses recherches terrifiantes sur les restes de Srebrenica.

Puis, de leur position initiale les acteurs se déplacent plusieurs fois dans l’espace, en proposant différentes positions, comme une peinture. Le regard du spectateur ne réussit pas à voir toutes les propositions, qui sont faites simultanément, et cela induit un premier malaise au public, une frustration causée par l’impossibilité de comprendre.

L’un des leitmotiv de ces propositions consiste dans la tentative de bloquer, de gêner le regard du public, avec des paravents, ou avec les acteurs qui se placent devant en nous, en groupe, de dos, ou encore se postent devants les sources de lumière. Ces actions aussi provoquent un sentiment d’’angoisse : derrière les paravents, nous pouvons par exemple entendre le bruit qui semble être celui de corps qui tombent, et qui évoque une fusillade comme lors d’un massacre.

Des images très fortes nous arrivent par ci et par là, comme des draps blancs déposés par terre, ou des vêtements noirs cloués au mur, images qui semblent renvoyer encore une fois au massacre ; il reste très peu du texte de Tcheckhov ; seulement ce sentiment d’angoisse, et quelque débris de phrases susurrées par les acteurs effectuant des actions répétitives et absurdes, absurdité aussi évoquée par une petite fille Elle répète que tout est absurde, alors qu’elle a ramassé un des draps blancs et le secoue sur le sol.

Un premier noir se fait. Les acteurs en groupe, debout, font un léger mouvement de la tête comme pour saluer le public, mais personne n’applaudit. On a le sentiment que tout n’est pas encore fini.

Dans le groupe quelqu’un dit : « On recommence ? Oui ! » Les acteurs commencent à remettre en ordre tous les objets par terre, en pleine lumière. Puis ils se remettent dans la position de départ, immobiles, comme pour nous juger à leur tour. De nouveau aucun applaudissement : peut-être nous ne sommes pas digne d’un tel jugement. Les acteurs sortent dehors de l’espace et nous les suivons C’est alors que les applaudissements débutent timidement, peu convaincus.

Je ne sais pas pourquoi les autres n’ont pas applaudi. Pour mon compte je sais que l’angoisse, le malaise que j’éprouvais à la sortie du spectacle ne me permettait pas d’applaudir. Les choix de mise en scène mettent le spectateur dans une condition d’incertitude. Il y a un refus de se faire comprendre, de communiquer, par le biais d’une voix off qui n’est pas très compréhensible, et des actions qui ne sont pas visibles ou empêchées par des obstacles, ou encore le fait qu’elles sont trop nombreuses et simultanées.

Je me dis que ce choix est lié à la thématique de la guerre et des massacres : ces massacres ne doivent pas être compris, ne doivent pas être vus, ne doivent pas être acceptés. Si c’est comme ça j’accepte alors le malaise et l’incompréhension, car peut être c’est le seul sentiment juste que nous pouvons éprouver devant des actions si absurdes et si incompréhensibles.

Gola de Chiara Guidi, vu à Pergine (Italie), Rimessa Carrozze, le 10/07/2015

Fabio Raffo

Mise en scène: Chiara Guidi
Assistance mice en scène : Chiara Savoia
Technique: Giovanni Marocco, Eugenio Resta
Accessoires de theatre: Carmen Castellucci
Constructions: Gionni Gardini, Vito Matera
Photo de Alessandro Scotti
Production Socìetas Raffaello Sanzio

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