Mesdames de la Halle de Jean Lacornerie

(crédit photo : Jaime Roque de la Cruz)

A l’occasion de la programmation des représentations de Mesdames de La Halle, du 11 au 28 décembre 2015 (création délirante de Jean Lacornerie au Théâtre de la Croix-Rousse présentée en mai 2012) nous rediffusons exceptionnellement la critique établie en 2012, lors de sa première diffusion sur la scène croix-roussienne. Une opérette-bouffe d’Offenbach méconnue, mais qui – prenons le pari – ne devrait pas le rester…

Quelle idée de monter Mesdames de la Halle ? C’est pourtant le choix osé par Jean Lacornerie, pour sa première création à la direction du Théâtre de la Croix-Rousse. On s’en souvient, en 2007, alors qu’il était à la tête du Théâtre de la Renaissance à Oullins, il avait déjà proposé les Folies Offenbach. Pour cette nouvelle création il s’entoure des Solistes du Nouveau Studio de l’Opéra de Lyon, et des Elèves du CNSMD de Lyon, sous la direction de Jean-Paul Fouchécourt. Si son choix s’est porté sur cette opérette-bouffe c’est d’abord, explique-t-il, parce qu’il s’agit d’une des rares pièces d’opéra mettant en scène des personnages populaires : les vendeurs du marché des Halles de Paris. C’est ensuite parce qu’il a souhaité pointer les particularités de cette opérette méconnue, totalement fantaisiste à commencer par son argument.

Mesdames Madou, Poiretapée et Beurrefondue, vendeuses aux Halles, n’ont d’yeux que pour Croûte-au-pot, le jeune marmiton. Mais c’est de Ciboulette, la charmante marchande de fruits, qu’il est épris. Raflafla, enfin, le tambour-major, espère séduire Mesdames Madou, Poiretapée ou Beurrefondue afin de s’approprier leurs économies. Lorsque Ciboulette et Crôute-au-pot se déclarent l’un à l’autre, la jeune femme évoque l’histoire de sa vie d’orpheline … Mme Madou croit tout d’abord qu’elle est sa mère, puis c’est au tour de Mme Beurrefondue ; nous apprenons pour finir que Ciboulette n’est autre que la fille de Mme Poiretapée et de Raflafla…Voici donc l’histoire rocambolesque – caricature des mélodrames de l’époque – que met en scène Jean Lacornerie avec une joyeuse énergie.

Le décor est essentiellement constitué de bâches en fond de scène, et d’un dédale de palettes et cagettes empilées. Le détail est même poussé jusqu’à assoir les trombonistes de l’orchestre posté côté jardin, sur cet amoncellement de cageots. Ce dispositif permet un certain nombre d’effets dont l’inventivité mérite d’être soulignée : un intelligent jeu de lumières bleues, violettes, ou verdâtres, filtrant à travers les interstices de bois simule l’atmosphère nocturne du ventre de Paris, quant à son effervescence, elle est restituée par des personnages qui apparaissent de derrière les cagettes, tour à tour, tels des diables en boîte. Ici, Mesdames Madou, Poiretapée et Beurrefondue s’extraient d’une trappe pour monter sur la scène. Là le comédien-conteur passe sa tête à travers une cagette pour ajouter une anecdote. Puis là derrière, les bâches servent de support à des actions mimées en ombres chinoises …

Kitsch et spectacle de music-hall

Il restait à trouver un moyen de revigorer cette opérette. Trouver un moyen de nous raconter cette histoire – chantée – tout en évitant de sombrer dans le ridicule qui souvent caractérise les adaptations d’Offenbach. Jean Lacornerie fait deux choix. D’abord celui d’accentuer à l’extrême le côté kitsch – disons même Camp – en conservant le travestissement des personnages voulu par Offenbach : ce sont des hommes, semblables au duo des « Vamps » droits dans leurs bottes – fourrées –, qui tiennent les rôles de Mesdames Madou, Poiretapée et Beurrefondue. Kitsch aussi les couleurs sixties des costumes : tabliers violet en plastique verni, chaussures vertes scintillantes et perruques parfois extravagantes. Kitsch enfin qui fait référence à l’origine populaire des protagonistes, sans pour autant les circonscrire à une époque particulière. Il n’y a guère que l’ingénue Ciboulette qui semble tout droit sortie d’un film de Jacques Demy. Le deuxième choix que fait Jean Lacornerie consiste à distancier l’opérette en nous racontant véritablement une histoire. Sophie Lenoir et Jacques Verzier – absolument formidables de dynamisme et d’invention – occupent la place de maîtres de cérémonie et de conteurs. Conteurs puisque c’est à eux qu’il appartient de présenter dans un prologue, l’histoire et la construction des Halles, la vie des noctambules côtoyant au petit matin les « forts », les « porteurs » et autres travailleurs de la ruche que constitue les Halles. Et pendant leur récit, donc, sont projetées sur le rideau de scène, des gravures d’époque illustrant leur propos : plans, indications sur le nombre et le personnel des Halles, horaires, ventes, rats, etc. Arrive la fin du prologue : « Bienvenu au défilé des dames de la Halles ! ». Le rideau s’ouvre. Les personnages apparaissent et « hop ! », l’opérette explose comme un spectacle de Music-Hall. Se bousculent alors des numéros d’illusionnistes, d’imitateurs, de jongleurs, des pantomimes-arlequinades, des parties chorégraphiées où les plumes d’autruche ont cédé la place aux poireaux et feuilles de bettes dans des costumes ahurissants (on pense évidemment à The Lady in the tutti frutti hat (1)). L’opérette d’Offenbach virevolte à un rythme effréné dirigée de main de maître par les deux comédiens devenus meneurs de revue.

Si cette adaptation de Mesdames de la Halle parvient à restituer l’immarcescible vitalité d’Offenbach tout en évitant de sombrer dans le vaudevillesque, on regrette pourtant que la « gaudriole » reste quelque peu bridée, et on se plait à imaginer quel sort étrange pourrait lui faire subir un Vincent Macaigne…

Sophie Rieu

(1) Carmen Miranda interprétant The Lady in the tutti frutti hat, dans le film The Gang’s All Here

Mesdames de la Halle, de Jacques Offenbach
Direction : Jean-Paul Fouchécourt
Mise en scène : Jean Lacornerie
Assistant : Georges Keraghel
Avec : Sophie Lenoir et Jacques Verzier
Les Solistes du Nouveau Studio de l’Opéra de Lyon :Elise Beckers, Jeanne Crousaud, Ronan Debois, Rui Dos Santos, Jérémy Duffau, Philippe-Nicolas Martin, Ahlima Mhamdi
Les élèves du CNSMD de Lyon
Costumes : Robin Chemin
Scénographie : Bruno de Lavenère
Chorégraphie : Raphaël Cottin
Effets magie : Thierry Collet
Images : Etienne Guiol
Création lumière : Bruno Marsol

Théâtre de la Crois-Rousse • Place Joannès Ambre • 69004 Lyon
Site du théâtre : http://www.croix-rousse.com
Réservations : 04 72 07 49 49
Du 2 au 15 mai 2012 à 20 h, dimanche 13 mai 2012 à 15 heures, relâche le lundi
Durée : 1 h 30
De 10 € à 30 €

En co-production avec l’ Opéra de Lyon cette année, du 11 au 28 décembre 2015 à 20 h, samedis à 19h30, dimanches à 15 heures
Tarif : 26 €
http://www.croix-rousse.com/saison-15.16/spectacles/Mesdames-de-la-Halle

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2 réflexions sur “Mesdames de la Halle de Jean Lacornerie

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