Paris de David Bobée

(crédit photo : Arnaud Bertereau)

Voilà plusieurs années que David Bobée nous donne rendez-vous aux Subsistances. Pour ma part, j’ai découvert son travail en juin 2008, alors qu’il présentait dans le cadre du festival « Les Intranquilles », Cannibales – une pièce écrite par Ronan Chéneau. Il n’avait alors que trente ans. Et sa mise en scène présentait déjà une force extraordinaire. Violente et poétique. Suivront notamment Hamlet, Roméo & Juliette, puis Lucrèce Borgia. Bien que les Grands Textes ne soient pas absents de son travail, David Bobée propose un théâtre charnel avant tout. Acteurs, danseurs, acrobates, handicapés et super-héros sont régulièrement convoqués sur la scène. Il revient donc cette année avec Paris, adaptation du roman Mélo de Frédéric Ciriez. La création – commande des Subsistances – était présentée en ce mois de juin, dans le cadre du festival « Livraisons d’été ».

Cette fois le super-héros est éboueur. Il s’appelle Parfait. Et il est émigré congolais à Paris. Comme c’est l’habitude chez David Bobée, le décor est réduit au minimum, géométrique : quelques parallélépipèdes blancs viennent sculpter l’espace, tantôt posés à la verticale, tantôt de biais pour dessiner un point de fuite, ou encore à l’horizontal. Parfois les blocs servent de support à des projections grand format, filmées depuis une voiture, et nous entraînent à vive allure dans la nuit parisienne ; puis à d’autres moments, les blocs constituent l’intimité du petit 25 m2 de Parfait.

EMMENEZ-MOI…

La scène s’ouvre sur des sacs poubelles noirs disposés de part et d’autre. Eparpillées au sol des tours Eiffel miniatures : bibelots typiques des spots touristiques parisiens, et proposés par les vendeurs à la sauvette. En fond de scène, projection XXL des pieds et des jambes des visiteurs parisiens. Il y a foule. Mais ce sont autant d’anonymes qui défilent sous nos yeux ; notre regard est plaqué au ras du sol, empruntant le champ de vision de ces vendeurs à la sauvette à qui personne ne prête grand intérêt. Pas plus qu’on ne prête d’intérêt, du reste, aux éboueurs. Parfait est l’un d’entre eux. Il n’est pas immédiatement présent sur scène ; c’est son double, le danseur Marius Moguiba, qui habite d’abord l’espace, et ondule sur la chanson d’Aznavour : « Emmenez-moi /Au bout de la terre /Emmenez-moi /Au pays des merveilles /II me semble que la misère /Serait moins pénible au soleil… ». Tout au long de la pièce, celui-ci endossera tour à tour le rôle de l’ombre dansante de Parfait (personnage interprété par Marc Agbedijdji) ou celui de son interlocuteur. Quelle formidable idée que ces intermèdes dansés qui, prolongeant le texte, cèdent ainsi la place aux sensations et à la poésie.

Parfois, Parfait rêve. Il fantasme sur le reflet d’une femme nue. Représentation un peu kitsch sur un briquet acheté dans la rue à une vendeuse chinoise, l’image s’apparente à celles que l’on trouve au fond des verres à saké chinois. Tout en conduisant son camion poubelle vers Strasbourg-Saint Denis, il songe à elle entre deux pulvérisations de parfum chic. Et nous, spectateurs, nous voyageons avec lui, nous le suivons avec bonheur dans ces rues parisiennes, où la poésie circule dans les images projetées et le texte de Frédéric Ciriez, malgré les détritus, et le racisme ordinaire (des extraits radiophoniques ponctuent la pièce).

Enfin, le soir venu, Parfait se métamorphose en roi de la SAPE* ; dandy kitsch, vêtu d’un pantalon jaune et d’une veste en simili croco verte ; il devient alors, telle Cendrillon, le roi de la nuit.

Le spectacle que nous livre David Bobée porte tout en délicatesse le texte suffisamment expressif de Frédéric Ciriez, et l’accompagne de manière subtile et légère malgré un sujet qui aurait pu conduire au pathétisme. De fait, on sourit souvent. Et on partage beaucoup. Mais surtout, on sort du théâtre totalement ébloui, au sens figuré comme au sens propre. Il en va ainsi de la scène finale, acmé de la pièce qui met en oeuvre une image scintillante et totalement hypnotique, une image qui restera forcément imprimée dans la conscience d’un spectateur pris de vertiges.

Sophie Rieu

*Société des Ambianceurs et des Personnes Elégantes, mouvement né à Brazzaville au temps de la colonisation française. Il a pris son essor après l’indépendance du Congo.

Paris, de David Bobée
D’après le roman Mélo de Frédéric Ciriez (Ed. Verticales, 2013)
Mise en scène : David Bobée
Assistante à la mise en scène : Angelo Jossec
Avec : Marc Agbedijdji, Angelo Jossec, Marius Moguiba
Costumes : Pascal Barré
Création lumière : Stéphane Babi Aubert
Création vidéo : José Gherrak, Wojtek Doroszuk
Régisseur général : Thomas Turpin
Les subsistances, quai Saint Vincent, Lyon

Site du théâtre : http://www.les-subs.com
Du 9 au 13 juin 2015 à 19 h 30
Durée : 1 h 45

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