Prades 2018, rétrospective Laurent Cantet, redécouverte d’une oeuvre

(crédit photo: Jérôme Prébois)

Pour le cinéphile, un festival est toujours un moment intense, l’occasion de se plonger dans l’effervescence de la découverte, entre rétrospective et avant-première. Je l’avoue, les rétrospectives retiennent souvent plus mon attention, elles permettent de se confronter à une œuvre, à une période ou à un genre dans toute sa richesse et sa diversité. Elle propose un véritable programme d’exploration qui peut ouvrir sur l’inconnu ou, parfois, permettre de confronter nos jugements passés et nos préjugés à la réalité des films. Le festival des ciné-rencontres de Prades auquel je me rends depuis déjà plusieurs années est toujours l’occasion de telles découvertes. Sous ces dehors modestes, ce festival est, depuis bientôt soixante ans, un rendez-vous cinéphile exigeant et ouvert aux œuvres venues de tous horizons.

Cette année à Prades, deux rétrospectives permettaient de mêler le neuf, la cinéaste belge Marion Hansel, et le familier, le français Laurent Cantet, récompensé d’une palme d’or à Cannes pour Entre les murs. Paradoxalement le frisson de la découverte, cette année, n’est pas venu de l’inconnu. L’œuvre de Marion Hansel dont je n’avais auparavant jamais entendu parler, s’est avérée être une relative déception. Son cinéma, sans être dénué de poésie, peine à dépasser le stade des bonnes intentions et d’une joliesse un peu illustrative : seul émerge vraiment son adaptation du roman de Quefellec Les Noces barbares, et Dust d’après l’œuvre du grand écrivain sud-africain J.M. Coetzee, qui doivent beaucoup aux qualités de leurs sources littéraires. La révélation est finalement venue de Laurent Cantet, là où je m’y attendais le moins. Je n’avais vu qu’Entre les murs et n’avais pas été particulièrement sensible, malgré son prestige critique et publique réel, aux qualités du film.

Le cinéma pratiqué par Laurent Cantet ne rentre pas dans les catégories qui constituent mon imaginaire cinéphile. Je suis nourri des fantasmes de Fellini, de l’artificialité assumée et poétique de Powell et Pressburger, du baroquisme d’Orson Welles et du formalisme d’un Hitchcock. Le réalisme un peu terne d’Entre les murs avec son style documentaire ne m’inspirait a priori qu’une moue dédaigneuse. Vu de loin, Laurent Cantet ressemble à un cinéaste citoyen pour qui le cinéma n’est qu’un prétexte pour traiter des problèmes de la société. Un regard superficiel sur ses films les assimile volontiers plus à des cours d’éducation civique qu’à une véritable création artistique : Ressources Humaines évoque le monde de l’entreprise au moment de la mise en place des 35 heures, L’emploi du temps adapte un fait divers célèbre, l’affaire Roman, qui convoque une fois de plus le monde du travail. Vers le Sud s’intéresse au tourisme sexuel en Haïti. Entre les murs est consacré à l’institution scolaire en France, Foxfire fait directement échos aux débats du féminisme contemporain, déjà présent avant le mouvement #metoo et l’affaire Weinstein. Retour à Ithaque montre Cuba à l’heure de la relative libéralisation du régime. L’Atelier se penche sur la prégnance des idées d’extrême droite au sein de la jeunesse contemporaine.

Je ne crois pas qu’il y ait une fatalité du film social le condamnant à la médiocrité : Ken Loach est un formidable cinéaste, son radicalisme est porté par une rage romantique et passionnée qui animent tous ses films et font ressurgir le cinéma et l’humanité au sein du tract. Mais l’on trouvera peu d’exemple pouvant rivaliser avec les grands drames sociaux britanniques dans le cinéma français : chez Philippe Faucon ou chez le Stéphane Brizé d’En Guerre et de La Loi du marché le sujet et la démonstration prennent le pas sur les personnages et leurs films deviennent des exposés désincarnés. On aurait pourtant tort d’assimiler Laurent Cantet à ce cinéma sociétal, tant son œuvre témoigne d’une rigueur esthétique et d’une densité morale et intellectuelle qui ne cède en rien aux facilités de la fiction de gauche.

Que l’œuvre de Laurent Cantet témoigne d’une sensibilité humaniste et politiquement progressiste on ne peut en douter, mais celle-ci ne se réduit jamais à l’indignation du moment, ou à une thèse abstraite. Laurent Cantet n’est pas un cinéaste social parce qu’il traite de sujets de société, mais bien parce qu’il s’intéresse aux individus pris dans leur milieu, aux interactions avec autrui et à la solitude au sein du groupe. De là cette parole omniprésente chez Cantet, les dialogues abondement car ses films abordent justement les difficultés de la communication et les incompréhensions qui surgissent toujours entre les hommes. La mise en scène d’Entre les murs tout en gros plans, champs et contre-champs, illustre dans sa simplicité même cette centralité du problème de la communication et de la parole. Pourtant le style de Laurent Cantet ne saurait se limiter à de la captation de dialogue et jamais il n’étouffe sous le bavardage ou l’étroitesse du cadre, chez ce cinéaste chez qui l’on pourrait croire l’image secondaire on est étonné d’être frappé par la présence du plus visuel des motifs : le paysage.

Ce paysage Cantet en pose le modèle dans son court métrage Jeux de Plages, et dans son premier long métrage, Les Sanguinaires. Il s’agit toujours d’un bord de mer : plages, rochers, calanques ou falaises escarpées. C’est un espace presque désertique où la végétation est rare et l’homme aussi (Vers le sud étant l’exception). Il intimide par sa rudesse tout en séduisant par son côté solaire, et devient objet de désir pour des personnages en quête d’utopie loin du tumulte des hommes. C’est le sujet des Sanguinaires : un groupe de parisiens redoute l’hystérie collective des festivités du passage l’an 2000, ils décident de partir loin de la grande ville et de la modernité, sur un rocher isolé au large de la Corse au sommet duquel se dresse un ancien sémaphore solitaire, sans téléphone, sans radio et sans télévision.

Une fuite similaire de la société contemporaine anime le tourisme sexuel des américaines de Vers le sud. Elles partagent toutes le fantasme du « bon sauvage » dont la vie simple serait plus proche de la nature que notre civilisation technologique. Les plages haïtiennes y sont indissociables de la sensualité triomphante des corps dénudés, qui se fondent dans les flots ou s’exposent au soleil. Cette sensualité où l’humain semble s’unir à la nature, on la retrouve dans les bains de mers des jeunes hommes et femmes de Jeux de plages, et dans les escapades solitaires d’Antoine, le personnage de L’Atelier, dans les calanques de La Ciotat. La caméra est fascinée par l’agilité et la beauté de ce jeune corps qui se fond dans l’eau avec plus d’aisance que dans le monde des hommes. Pourtant ces paysages incarnent l’ambiguïté de ces utopies collectives ou individualistes, elles ont leur revers : les calanques de La Ciotat reflètent le malaise d’Antoine et son isolement face à ses semblables. Le paradis sexuel de Vers le sud, repose sur l’exploitation de la misère locale.

Dans Ressources Humaines ce thème de la fuite s’estompe au profit de celui de l’identité sociale, une autre manière d’évoquer l’inadéquation d’un homme avec le monde qui l’entoure. Ici l’espace de l’usine développe les contrastes entre cadres et ouvriers, bureaux et salles des machines. Ces oppositions n’expriment pas simplement des rapports de force entre classes, elles transmettent aussi le malaise du personnage principal : un jeune cadre issu d’une famille ouvrière qui se trouve prit entre deux feux : ses ambitions personnelles et la fidélité à ses origines. Plus qu’une radiographie du monde de l’entreprise et du capitalisme, Ressources Humaines est le récit d’une crise identitaire, l’expérience d’un déraciné social. Ce thème du déracinement, ce sentiment de n’être nulle part chez soit, traverse tous les films de Cantet. On le retrouve chez le cubain revenu sur son île après des années d’absence dans Retour à Ithaque, chez les adolescentes de Foxfire en quête d’un foyer loin du conformisme ambiant, des hommes prédateurs et du capitalisme.

Cette relation entre l’individu et son milieu, c’est la grande force de Laurent Cantet comme metteur en scène que d’arriver à le traduire en terme cinématographique, par la relation entre un corps et un espace. C’est à l’intérieur de la relation que la caméra établie entre des gestes, des poses et un environnement que Cantet parvient à rendre compte de l’expérience de ses personnages. En cela, Laurent Cantet est un naturaliste : ses personnages sont indissociables de leur milieu, ils en subissent la pression et le conditionnement. L’espace devient à la fois une donnée objective et extérieure : à la fois espace physique et milieu social, et une donnée subjective des personnages en ce qu’il révèle leur expérience intime du monde. Dans ces films, la caméra semble se contenter d’observer des comportements, mais la rigueur de la mise en scène est extrême. Rien n’est jamais posé d’avance, les personnages ont l’air de vivre leur vie et le film se développe de manière presque organique, mais la caméra de Cantet les isole ou les réunit dans le cadre, les oppose les uns aux autres et traque le geste ou le regard révélateur. Loin de toute tentation pontifiante, c’est l’expérience humaine dans toute son épaisseur et sa complexité que les films de Laurent Cantet cherchent à rendre sur l’écran.

Le festival des cinérencontres existe depuis 1959, il se déroule chaque année dans la ville de Prades (Pyrénées Orientales), et dure une semaine pendant le mois de juillet.

Hadrien Fontanaud

 

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