La ZAT 2017 à Montpellier

(crédit photo: Amanda Parer)

La poésie en plein air

Chaque année la ZAT, zone artistique temporaire, invite à (re)découvrir à travers l’art une partie de la ville de Montpellier. Cette année elle a métamorphosé pour deux jours le parc Montcalm situé dans le quartier Croix d’Argent.

De l’entrée on voit déjà que le parc non seulement a été transformé en une zone de création en plein air, mais aussi qu’il a été conquis par quatre lapins géants, qui se sont installés sur la pelouse centrale. Intrude de l’artiste australienne Amanda Parer révèle le déséquilibre écologique qui fut provoqué par l’invasion de lapins sur le continent australien au 18 siècle. Je ne suis pas sure que l’inversion de la proportion entre lapin et homme atteint sa cible. Devant ces douces créatures aux dimensions immenses, le spectateur ne ressent pas de malaise il est absorbé par la magie, il plonge tout à coup sans avertissement au pays de l’autre côté de miroir, le pays de l’imagination libre, le pays de poésie en plein air.

De là tout est possible, les villes éphémères, les origamis immenses, les acrobates-philosophes, même une gardienne d’immeuble peut trouver son bonheur dans ce monde de merveilles. C’est l’histoire de cette dernière qui est rencontrée par l’interprète Isabelle Bach dans 12 rue d’la joie. Ce jour pourrait être pour Gigi Berthion le plus mauvais de sa vie, et cependant malgré une série d’accidents qui se termine par un incendie, c’est le jour où Gigi rencontre enfin l’amour de sa vie.

Placée dans un coin isolé, entre deux arbres, l’installation figure à la fois la chambre de Gigi et son immeuble, 12 rue d’la joie. Alimenté par toutes sortes d’objets, elle se transforme en vraie machine de rêves et de rires. Les personnages apparaissent et disparaissent, dans la cage un oiseau chante, les bulles de savon volent quand la voisine du deuxième étage fait la lessive, le téléphone sonne, la camionnette de la poste apporte les lettres. Sous les mains virtuoses d’Isabelle et par sa voix l’étrange construction prend vie. C’est là que la magie née, dans ce fragile souffle de vie partagé entre l’artiste, les petites figurines et l’immeuble.

La différence de dimensions entre eux est mise en jeu. On croit en vie la vielle dame dans un fauteuil roulant, on partage sa détresse quand la télé soudainement ne marche plus et que son chat disparait. Mais, en même temps, la scène de persuasion du grand pompier (Isabelle) d’un côté et de doutes de la minuscule jeune femme qui doit sauter du dernier étage à son manteau de l’autre provoque un rire jusqu’aux larmes. Et quel mélange savoureux de poésie et d’humour on reçoit à la fin, quand le pompier avec la mine de Gigi et avec ses vêtements sous son manteau donne un baiser à Gigi-marionnette.

La poésie de geste et de regard a également  conquis le cœur de spectateur dans Entre serre et jardin de « Atelier Lefeuvre et André ». On est dans le monde d’En attendant Godot : deux personnages qui n’ont rien en commun au premier regard, mais qui ont besoin l’un de l’autre jusqu’à une dépendance réciproque absurde. Les deux jardiniers, le paresseux et le laborieux, vivent ensemble leur quotidien. Le laborieux travaille, le paresseux attend que son confrère lui ouvre une bouteille de bière, le premier fait une série d’exercices aléthiques avec la charrette, le deuxième l’accompagne en musique. Quand l’heure de la pause déjeuner arrive le paresseux ne veut pas partager avec son ami et même s’il fait tout pour éloigner l’assiette du radin, il finit par l’aider à grimper sur la serre pour continuer le repas.

Didier André et Jean Paul Lefeuvre ont écrit l’histoire de leurs personnages avec l’inventaire de jardinage. Les tuyaux, la charrette, la fourche et la serre vivent un nombre infini de métamorphoses et entrent en dialogue avec les corps des interprètes. Le spectacle se trouve au carrefour du cirque, du théâtre, de la poésie et de la philosophie : du monde de cirque on a le jonglage et l’acrobatie, la mise en scène des regards transforme l’événement en théâtre, les fleurs plantées vers la fin apportent l’esprit de la poésie, et le rythme méditatif plonge le spectateur dans l’humeur philosophique.

Quand le spectacle se termine, on se lève de la pelouse, amusé, perturbé, épuisé par une heure de rire, la magie est toujours là, les lapins nous regardent de leur hauteur. Aucune menace ne vient d’eux, leurs corps sont doux et blancs, et quand la nuit tombe, ils illuminent l’espace autour d’eux, émerveillant les passants, rappelant aux petits et grands que le parc sportif Montcalm c’est aussi de la poésie en plein air.

ZAT, la Zone Artistique Temporaire, Montpellier, Parc Montcalm, les 22 et 23 avril 2017

Direction artistique : Pierre Sauvageot, Lieux publics, centre national de création en espace public. Avec Fabienne Aulagnier, Jasmine Lebert, Jany Jérémie, Ulrich Lopez, David Mossé.

Intrude
Amanda Parer

12 rue d’la joie
Compagnie Mungo. Interprète : Isabelle Bach.

Entre serre et jardin
Atelier Lefeuvre et André. Conception et interprétation : Didier André, Paul Lefeuvre.

Yanna Kor

Yanna Kor est doctorante en Études théâtrales à l’Université Paul-Valéry, Montpellier 3. Sa recherche porte sur le théâtre de Jarry. Beaucoup de choses la passionnent : des marionnettes médiévales jusqu’aux chats japonais !

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