Stoi ! d’après Le Maître et Marguerite de Mikhail Bulgakov au théâtre « Schaubude »

(Crédit photo: Joern Hausner)

Dans la petite salle du théâtre « Schaubude » le placement est libre. C’est le spectateur qui décide de quel point voir le spectacle, ou les circonstances le font pour lui (s’il arrive en retard). Ce principe répandu dans le monde des petits théâtres, surtout de théâtres de marionnettes, prend dans le contexte de Stoi ! une dimension religieuse-philosophique, augmentée par l’esthétique du méta-théâtre. Les artistes commencent le spectacle comme les spectateurs : ils sont impatients, ils attendent, ils essaient de deviner ce qu’ils vont voir, l’une d’eux comprend soudainement qu’elle s’est trompée et part en courant. Un après l’autre ils montent sur scène : d’abord une femme avec une marionnette d’enfant en costume, c’est Woland, le Satan ; puis un homme qu’ils appellent et qui sera transformé sur l’ordre de Satan en chien, c’est le poète Ivan Bezdomnyj. Mais où est le Maître ? Voilà ! Par le geste de magicien Woland enlève la couverture du cube, exposant le Maître et son théâtre, petit castelet de marionnettes à fils. Par ordre, par magie ou par une bagarre chacun trouve son rôle dans ce monde où la foi est perdue et le choix posé par le Satan est simple, croire ou perdre la raison.

L’espace scénique de Stoi ! s’élabore comme un espace de collisions infinies entre les corps artificiels et les corps humains, entre les temps et les mondes. Comme dans le roman l’intrigue du spectacle se divise en trois univers, celui du Moscou des années 1930, celui du Jérusalem de l’époque Ponce Pilate et celui hors du temps et de l’espace de Woland et de Marguerite. Chaque monde se caractérise par un type de marionnettes. Le grotesque des personnages moscovites (les écrivains du syndicat littéraire MASSOLIT, les employés du Théâtre des Variétés, le psychiatre professeur Stravinski) est accentué par les marionnettes habitées, grands pantins à l’intérieur desquelles les acteurs sont dissimilés. Les scènes de Ponce Pilate et d’Yeshoua ha-Nozzri sont présentées dans le petit castelet du Maître, qui joue avec eux comme un garçon avec ses petits soldats. Woland et son entourage sont, dans ce contexte, le groupe le plus multiforme : des marionnettes-bébé (Woland et Fagot), des marionnettes habitées (la sorcière Hella et Azazello), une marionnette à prise directe (le chat Béhémoth) et, enfin, un mannequin pour le rôle de Marguerite. Ces derniers ont une plus grande corporéalité : le chat dont les muscles sont exposés, Hella, un corps obèse nu, qui contraste avec le corps mince de Marguerite… .

Les collisions entre les mondes et les personnages entrainent les spectateurs dans un tourbillon de plus en plus profond. Ivan parle avec Béhémoth, Woland adresse la parole à son manipulateur et elle à son tour lui répond ou participe dans le dialogue du Satan avec un autre personnage (marionnette ou homme), une des marionnettes du Maître sort de son castelet pour dialoguer avec la marionnette d’Ivan.

Les personnages souvent sont divisés entre le marionnettiste et la marionnette. Les scènes dans la clinique psychiatrique de professeur Stravinski, par exemple, sont jouées par Ivan-marionnette, quand Ivan-homme dort sur le sol, donnant seulement sa voix à sa petite copie, opérée par l’assistante du professeur ou par Stravinski lui-même. Ici, dans l’institut du pouvoir, Ivan n’a ni sa propre volonté, ni sa liberté. Marguerite, au contraire, n’existe pas dans une forme vivante, c’est un mannequin muet manipulé par Annouchka incorporant dans quelque sens son alter-ego.

Stoi ! est semblable au théâtre des variétés boulgakovien, où la magie, la tricherie, la tragédie et le rire grotesque se mélangent dans une fête du libre esprit qui rend fou son spectateur. Ce dernier, ne pouvant pas distinguer un corps vivant d’un corps artificiel, plongeant dans le remous des mondes, finit par se livrer lui-même au chaos de Satan. Finira-t-il par croire ? Pourquoi pas ? Mais comment ? demandent les créateurs de Stoi !

Yanna Kor

Yanna Kor est doctorante en Études théâtrales à l’Université Paul-Valéry, Montpellier 3. Sa recherche porte sur le théâtre de Jarry. Beaucoup de choses la passionne : des marionnettes médiévales jusqu’aux chats japonais !

Spectacle vu à Berlin au théâtre « Schaubude », le 15 octobre 2016

Mise en scène : Hans-Jochen Menzel ; dramaturgie et textes: Holger Kuhla, Hans-Jochen Menzel, l’équipe ; marionnettes : Thomas Klemm, Peter Lutz, Ingo Mewes, Suse Wächter ; scène : Ingo Mewes ; costumes et costumes de marionnettes : Jasmin Gehrandt.

Avec : Michaela Bangemann, Simon Buchegger, Nils Stellan Fuhrberg, Katharina Halus, Karin Herrmann, Johanna Kolberg, Caroline Kühner, Andreas Pfaffenberger, Daniil Shchapov, Tanja Wehling

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