Eisler on the Beach : thérapie de la constellation de la famille communiste

(photo Arnaud Declair)

Au centre de l’intrigue d’Eisler on the Beach se trouve le conflit familial entre les frères Hanns et Gerhardt Eisler et leur sœur Ruth (Elfriede) Fischer auquel s’ajoute le contexte politique du début de la Guerre froide. Ruth Fischer, convaincu que son amant Arcadi Maslow a été tué par la police soviétique, dénonce ses frères, espions de l’URSS. Alors que que Gerhardt Eisler est un activiste politique communiste, Hanns ne s’intéresse pas à la politique ; sa seule passion est la musique. L’axe principal de la pièce est la tragédie personnelle d’Hanns Eisler, le compositeur allemand, connu pour son travail avec Bertold Brecht et Kurt Weil, qui doit sans cesse apporter la preuve, qu’il n’est pas Kommunist, mais avant tout Komponist (compositeur).

Pourtant les créateurs Jürgen Kuttner et Tom Kühnel ont choisi pour ce drame familial un langage inattendu, celui de la satire et de grotesque. Ainsi, des formulations très protocolaires issues de discours de la Commission des activités anti-américaines s’entremêlent à des fragments de dialogues (en anglais) du film I was the communist for the FBI (1951) et à des témoignages d’Eisler lui-même. Le tout accompagné de chansons composées par Hanns Eisler (la musique est interprétée par la Bolschewistische Kurkapelle Schwarz-Rot). Les acteurs chantent, parlent ou usent de la pantomime laissant la voix original d’Eisler ou celles des acteurs du film s’exprimer à leur place, se moquant ainsi de chaque mot d’accusation.

Le spectacle s’ouvre sur un arc rouge, sur lequel est écrit le mot « OCEAN ». L’orchestre est installé dans deux loges sur la scène. En un instant il se mue en public de talk-show à l’américaine, dans lequel les invités sont les frères et la sœur Eisler. La « thérapie de la constellation de la famille communiste » peut commencer.

Le choix scénographique de jouer une partie des scènes dans des reconstitutions de peintures dont la plupart sont d’Edward Hooper, filmées en direct et projetées sur grand écran, produit un double effet. D’un côté le décor intensifie le grotesque, mais d’un autre côté, en revanche, l’atmosphère mélancolique des peintures accentue la tragédie qui se noue à l’intérieur des personnages, particulièrement d’Eisler. Voici Eisler, l’homme de Nighthawks, assis seul devant le comptoir de bar. Mais la femme près de lui n’est pas – comme dans le tableau de Hooper – une noctambule ; elle est au contraire une enquêtrice du comité, qui veut savoir combien de fois Eisler avait visité l’URSS et s’il a été payé par le gouvernement soviétique. Le barman, quant à lui, se remémore l’article publié dans Daily Mail sur Eisler. « Daily Mail c’est un journal communiste ? » précise l’enquêtrice. Elle répète maintes fois cette question, jusqu’à en devenir ridicule. Mais qui est l’homme qui s’assit dos au spectateur? C’est le frère Gerhardt Eisler, qui observe la scène sans intervention puis se tourne soudain vers spectateur pour déclarer que c’est lui le communiste, et que la souffrance de Hanns est causée par son amour fraternel. Pourtant la confession de Gerhardt jouée  de façon grotesque, invite à éclater de rire. Dans une autre scène l’interrogatoire d’Eisler est interprétée dans les décors inspirés de la peinture Morning Sun comme pour une scène d’amour.

Eisler on the Beach est une pièce sur l’idéologie de certains communistes au début du 20ème siècle, racontée au travers de la tragédie familiale d’Eisler. Pourtant, c’est avant tout l’histoire tragique et intemporelle d’un homme d’art, d’un artiste, dont l’esprit se trouve graduellement étouffé par des jeux politiques ridicules. Si, comme on le sait, les cartes politiques seront ensuite rebattues, et si les ennemis se changeront en alliés, son esprit, une fois brisé, le restera pour toujours.

Mise en scène : Tom Kühnel, Jürgen Kuttner ; Scénographie :Jo Schramm ; Costumes : Daniela Selig ; Musique : Bolshewistische Kurkapelle Schwarz Rot ; Dramaturgie : Claus Caesar.

Avec : Daniel Hoevels, Judith Hofmann, Jürgen Kuttner, Ole Lagerpusch, Thomas Neumann, Jörg Pose, Anita Vulesica

https://www.deutschestheater.de/programm/a-z/eisler-on-the-beach/

Yanna Kor

(Yanna Kor est doctorante en Etudes théâtrales à l’Université Paul-Valéry, Montpellier 3. Sa recherche porte sur le théâtre de Jarry. Beaucoup de choses la passionne : des marionnettes médiévales jusqu’aux chats japonais !)

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