We’re pretty fuckin’ far from okay de Lisbeth Gruwez

(Crédit photo: Christophe Raynaud de Lage)

Anatomie de la peur

Pour clore son triptyque autour du corps extatique, la compagnie Voetvolk (Lisbeth Gruwez et Maarten Van Cauwenberghe) fait le pari d’une plongée dans la peur : radical et salvateur.

Jusqu’où pouvez-vous tenir ?

Assis calmement le dos droit sur des chaises d’écolier, les mains sur les genoux dans leurs uniformes gris, les deux danseurs commencent la performance pendant l’entrée du public. L’exposition pure de leur attente, la sérénité étrange de leurs regards attentifs et alertes offre un contraste saisissant avec l’agitation du public : le face à face est intenable. Se détourner, regarder son téléphone, lire le programme, s’éventer, manger une banane, se disputer avec son frère, croiser les jambes, les décroiser, les recroiser : que cherchons nous à fuir ? Des gestes de fuite aux gestes d’angoisse il n’y a qu’un pas. Et une fois les lumières éteintes, ce sont eux, en face, qui font le pari de les comprendre au sens premier : les prendre en eux. La frontalité du dispositif permet pourtant la porosité des espaces. Écho avec le leitmotiv de la pièce : la respiration. Qu’arrive-t-il au corps respirant ?

Dissection anatomique des racines de la peur.

Fascinante, la première partie de la pièce fait l’examen circonstancié des strates de nos gestes de peur. Corps-sculptures traversés par le souffle : retenu, expulsé, avalé. Une main touche un bras. Un doigt effleure un visage. Le doigt se contracte. Le visage tressaille. Abstrait, le geste se construit peu à peu, le corps s’organise autour : on reconnait, soudain, le réflexe angoissé d’agripper son t-shirt, la pulsion de saisir son visage à pleines mains. L’intensité de la présence des deux danseurs et la bande-son orchestrée en direct par Maarten Van Cauwenberghe, entre silence et halètements, saisit au creux du ventre notre propre respiration.

Qu’est-ce qui se passe dans ces corps pris par la peur ? Est-ce qu’on sursaute parce qu’on a peur ou est-ce qu’on a peur parce qu’on sursaute ? La mise en boucle progressive des gestes provoque des effets de répétition et de superposition qui s’inscrivent au présent : les danseurs disposent d’un « alphabet» de mouvements dont l’agencement dépend de leur expérience présente. Entre finesse des chemins du geste et présence brute, la pièce atteint une puissance rare. L’espace des corps se réduit à mesure que les gestes s’accélèrent. L’emballement du souffle empêche, il construit l’isolement : corps terrifié de solitude. À trois reprises, moments de suspensions, mains en l’air, regards anxieux, le couple qui n’en est pas un semble demander quel est son crime et sa peine.

La deuxième partie a des allures de rencontres. Les corps se touchent, pour peser l’un sur l’autre plutôt que pour se supporter. Le corps imprégné par l’angoisse ne communique pas. Il ne peut plus échanger. Sa seule façon d’entrer en contact avec l’autre est de le heurter, dans une forme de passivité étrange qui conduit à une domination sans joie. Au fond de la pièce grise, seul effet scénographique de toute la pièce, les deux pans du mur du fond se rapprochent, tectonique des plaques à la verticale, ultime fermeture de la sensualité. Alors, dans ce lieu sans lumière, deux êtres rendus à leur solitude traversent un dernier sursaut, teinté de culpabilité. Comme un cercle vicieux, la peur ramène à s’attaquer soi-même. Frénétiquement, comme pour s’arracher au sentiment qui grandit, ils entrent en lutte. Une extase glacée monte dans les entrailles, qui ressemble bien à de la terreur. Pas de résolution : la dissolution est impossible, l’air irrespirable.

Sans concessions, We’re pretty fuckin’ far from okay passe par l’expérience sensible pour traiter de notre rapport à la peur, aux alchimies intimes des affects qui nous traversent et construisent notre rapport au monde. Défi relevé.

Claire Besuelle

 

Conception, chorégraphie et costumes : Lisbeth Gruwez
Composition et son : Maarten Van CauwenbergheLumière : Harry Cole, Caroline Mathieu
Dramaturgie : Bart Van den Eynde
Scénographie : Marie Szersnovicz, Lisbeth Gruwez, Maarten Van Cauwenbergh
Avec Lisbeth Gruwez, Nicolas Vladyslav

Pour plus d’informations sur le spectacle: http://www.voetvolk.be/tour/

 

 

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